« Les silences de l’Étoile Nord‑Africaine »

Publié dans Le Soir d’Algérie, le 26 avril 2026Source

L’Étoile Nord‑Africaine fête son centenaire dans un silence qui en dit long. Cent ans déjà que, dans les cafés enfumés de Paris, une poignée d’ouvriers venus d’Algérie posaient les premières pierres d’un nationalisme qui n’avait pas encore de nom. Et pourtant, en 2026, nulle part les officiels ne semblent pressés de souffler les bougies. On dirait que cette mémoire dérange, qu’elle gratte là où les récits autorisés préfèrent rester lisses. Les historiens comme Mohammed Harbi et Alain Ruscio rappellent pourtant que l’ENA, née en 1926, fut la première organisation à formuler clairement l’idée d’indépendance, bien avant que le mot ne devienne un slogan, puis un horizon, puis une réalité. Mais cette généalogie, forgée dans l’exil, ne trouve pas grâce auprès des gardiens des mémoires agréées.

Il faut dire que l’Étoile n’est pas née d’un seul homme, et certainement pas d’un Messali Hadj déjà auréolé. Elle est d’abord l’œuvre de militants comme Hadj Ali Abdelkader, figure de l’Union intercoloniale, Imache, Radjef, organisateur infatigable, et d’autres, avant que Messali ne s’impose comme porte‑voix charismatique. La date du 20 juin 1926 marque la fondation officielle, mais l’histoire commence bien avant, dans les réunions de la rue de Bretagne, dans les assemblées de la Grange‑aux‑Belles, dans les foyers de travailleurs où l’on parlait politique. Cette pluralité de pères fondateurs est souvent oubliée, comme si l’on préférait réduire l’ENA à un seul nom pour mieux la ranger dans une case, puis refermer le tiroir.

L’Étoile semble perçue comme une ancêtre encombrante, trop ouvrière, trop liée à la CGT et au mouvement communiste pour entrer sans heurts dans le roman héroïque qui commence, comme on le sait, en 1954. On préfère la tenir à distance, comme un vieil oncle perdu dont on reconnaît vaguement l’existence mais qu’on évite d’inviter aux cérémonies familiales. Harbi l’a souvent souligné : le nationalisme algérien n’a pas jailli spontanément des montagnes, il s’est élaboré dans les marges, dans les foyers de travailleurs, dans les discussions nocturnes où l’on apprenait de la République en même temps qu’on la contestait. Reconnaître cela reviendrait à admettre que l’indépendance a d’abord été pensée loin, dans l’exil, qui fut un laboratoire politique décisif. Ce n’est pas un détail, c’est une filiation, et c’est précisément ce qui gêne.

À Paris, l’amnésie prend une autre forme, plus feutrée, plus administrative. Dire que l’indépendance algérienne a été préparée par des ouvriers immigrés, reviendrait à reconnaître que l’immigration n’est pas seulement un problème à gérer mais un acteur de l’histoire politique française. Ruscio le rappelle : la police surveillait ces militants parce qu’ils réclamaient la souveraineté, et un siècle plus tard, on surveille leurs descendants pour des raisons qui, sous des habits neufs, ressemblent étrangement aux anciennes. Le décor change, les catégories administratives aussi, mais la figure de l’immigré reste un écran sur lequel la République projette ses inquiétudes. On oublie commodément que c’est cette même figure qui a porté, dès 1926, une exigence de dignité et de droits.

Un centenaire qui doit être l’occasion de réflexions

L’histoire de l’ENA n’est pas un long fleuve tranquille. C’est une succession de crises, de dissolutions, de recompositions. La première dissolution tombe en 1929, la seconde en 1937, malgré le soutien initial du Front populaire. Entre‑temps, l’organisation se radicalise, rompt avec le PCF, affirme l’indépendance totale comme objectif non négociable. Après la Seconde Guerre mondiale, l’héritage de l’ENA se prolonge dans le PPA puis le MTLD, mais les tensions internes s’aiguisent. La crise de 1949, dite « crise berbériste », fracture le mouvement : d’un côté, les partisans d’une ligne centralisée autour de Messali ; de l’autre, ceux qui dénoncent un autoritarisme croissant et réclament une vision plus pluraliste du nationalisme. Harbi a montré combien cette crise annonçait les déchirements futurs, y compris ceux qui éclateront en pleine guerre d’indépendance.

Ce n’est pas parce que Messali est devenu une figure controversée, contestée, parfois diabolisée, qu’il faudrait effacer l’ENA. L’organisation ne se réduit pas à lui, et son effacement progressif dans les récits officiels tient moins à ses ambiguïtés qu’à la gêne qu’inspire une histoire née dans l’exil, dans les marges, dans les contradictions. Effacer l’ENA, c’est effacer Radjef, Hadj Ali, les ouvriers anonymes de Billancourt, les militants de la rue de Bretagne, les autodidactes qui lisaient L’Humanité en cherchant les mots pour dire leur propre oppression.

Un siècle plus tard, la diaspora semble être la seule à se souvenir. Ce sont des associations d’exilés, des collectifs universitaires, des militants de la mémoire qui organisent, jusqu’à plus ample informé, des rencontres, des colloques, des hommages. Comme si l’histoire revenait à son point de départ : c’est encore l’émigration qui porte la mémoire, comme elle en avait porté la pensée. Cette fidélité n’est pas nostalgique, elle est politique. Elle rappelle que l’exil n’a jamais été un simple déplacement géographique, mais un espace de formation intellectuelle et militante. L’ENA n’a pas seulement été un mouvement, elle a été une école, au sens où elle a appris à ses membres à penser la souveraineté, la justice, l’égalité.

Le centenaire silencieux de l’Étoile dit quelque chose de notre rapport à l’histoire. Il montre que les récits nationaux préfèrent les commencements nets, les filiations sans ambiguïté, les héros sans ombre. L’ENA, elle, est une histoire de brouillards, de cafés, de tracts, de surveillances policières, de contradictions. Elle est née dans un espace transnational, dans un entre‑deux où l’on était à la fois colonisé et ouvrier, étranger et citoyen potentiel, dominé et déjà en lutte. Cent ans après, l’Étoile continue de briller faiblement, comme une lumière que certains préfèrent éteindre mais qui persiste, portée par ceux qui savent que l’histoire ne se résume pas aux récits aseptisés. Elle rappelle que la dignité n’est jamais donnée, qu’elle se conquiert, parfois loin de chez soi, parfois dans l’ombre, parfois dans le vacarme d’une ville étrangère. Elle rappelle surtout que l’indépendance n’a pas été seulement un événement, mais un long processus, pensé, discuté, rêvé par des hommes et des femmes dont la mémoire mérite mieux que le silence.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 16 au 31 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/limportance-de-revenir-sur-lhistoire-de-letoile-nord-africaine-par-arezki-metref/

Voir aussi : https://anpnpa.fr/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-alain-ruscio/