Le retour du dialogue entre Paris et Alger ressemble moins à une réconciliation qu’à une remise en état provisoire du canal diplomatique. On rouvre l’ambassade, on reprend les visites, on restaure quelques gestes de courtoisie, on parle de mémoire, de consulats, de coopération. Mais une relation bilatérale ne se répare pas avec des symboles si les verrous restent en place.
Or les verrous sont connus : mémoire coloniale, Sahara occidental, contentieux migratoire, coopération sécuritaire, dossiers judiciaires, circulation des personnes, intérêts économiques et rivalité d’influence en Méditerranée occidentale.
Le fait déclencheur est net. Le 8 mai 2026, Paris a envoyé plusieurs signaux d’apaisement : retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet à Alger après une longue absence, déplacement d’Alice Rufo à Sétif pour les commémorations du 8 mai 1945, reprise de contacts avec les autorités algériennes et ouverture d’un accès consulaire au journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie. Le Monde décrit cette séquence comme une tentative de relance après près de deux ans de crise, amorcée autour du 81e anniversaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.
La mémoire n’est donc pas un décor. Elle sert ici de corridor diplomatique. La France choisit Sétif parce que Sétif concentre une contradiction historique majeure : le 8 mai 1945, pendant que l’Europe célébrait la défaite du nazisme, des Algériens furent réprimés pour avoir revendiqué leur liberté. Les estimations restent disputées : les autorités algériennes évoquent 45 000 morts, tandis que des historiens avancent généralement des bilans variables, souvent entre 8 000 et 30 000 morts. Mais le cœur politique du dossier ne tient pas seulement au chiffre. Il tient à la qualification : reconnaître un drame ne suffit pas si l’on refuse de nommer la logique coloniale qui l’a produit.
Paris avance donc sur une ligne étroite : assez de mémoire pour rouvrir le dialogue, pas assez pour ouvrir un contentieux politique complet. Alger, de son côté, reçoit le geste parce qu’il lui permet de réinstaller la centralité du récit anticolonial, tout en évitant pour l’instant de pousser la crise jusqu’à la rupture. La mémoire devient une zone tampon. Elle apaise sans résoudre. Elle permet à chacun de sauver une partie de sa façade : Paris se présente comme puissance capable de regarder son passé, Alger comme État gardien d’une blessure historique encore active.
Mais le vrai point de bascule n’est pas seulement à Sétif. Il est au Sahara occidental.
Fin juillet 2024, la France a franchi un seuil stratégique en soutenant le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental comme base de règlement du conflit, dans une formulation perçue par Alger comme un alignement sur Rabat. Reuters rapportait alors que le chef de l’État français avait exprimé au roi Mohammed VI le soutien de Paris au plan marocain, considéré par la France comme la seule base crédible pour une solution durable. Pour Alger, qui soutient le Front Polisario et le principe d’autodétermination, ce choix ne relève pas d’un simple ajustement diplomatique. Il modifie l’équilibre du Maghreb.
C’est là que le dégel atteint sa limite. La mémoire peut se traiter par gestes, commissions, archives, cérémonies et vocabulaire ajusté. Le Sahara occidental engage autre chose : une carte régionale, une frontière politique, une profondeur stratégique, l’accès atlantique du Maroc, la position de l’Algérie comme puissance saharo-sahélienne, et la compétition des alliances autour de Rabat et d’Alger. Paris ne peut pas simultanément prétendre à une relation apaisée avec Alger et considérer que son choix saharien est un dossier secondaire. Pour Alger, ce dossier touche au cœur de son architecture régionale.
Le rapprochement actuel fonctionne donc sous contrainte : il répare le canal sans modifier la position française au Sahara. C’est un dégel administratif, pas un réalignement stratégique.
Le deuxième verrou est sécuritaire. La crise franco-algérienne s’est durcie avec l’affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ, dont l’enlèvement en région parisienne a conduit à l’arrestation de ressortissants algériens, dont un agent consulaire selon les autorités françaises. Alger a expulsé des agents français, Paris a répondu par des mesures de réciprocité, et la relation s’est rapidement enfoncée dans une logique de représailles. AP a rappelé que ces expulsions se sont ajoutées aux tensions nées du Sahara occidental, de la migration et de l’arrestation de Boualem Sansal.
Cette séquence est décisive parce qu’elle déplace la crise du terrain symbolique vers le terrain régalien. Quand une relation bilatérale touche aux accusations d’opérations clandestines, aux services, aux expulsions diplomatiques et aux statuts consulaires, elle ne relève plus seulement du désaccord politique. Elle devient une crise de confiance entre appareils d’État. Or une crise de confiance ne se règle pas par communiqué. Elle exige des garanties, des canaux stabilisés, des règles tacites et une capacité à empêcher les dossiers judiciaires de devenir des armes de pression permanente.
Le troisième verrou est migratoire. La France a durci son ton en 2025 sur les visas, les laissez-passer consulaires et la réadmission des ressortissants algériens visés par des mesures d’éloignement. Reuters indiquait en août 2025 que le chef de l’État français avait demandé un durcissement des règles de visa visant les détenteurs algériens de passeports diplomatiques, dans un contexte de conflit sur les expulsions et la coopération consulaire.
Ce dossier est explosif parce qu’il mélange trois niveaux : la souveraineté algérienne, la politique intérieure française et la vie concrète de millions de personnes liées aux deux rives. En France, l’accord franco-algérien de 1968 est devenu un objet de surenchère politique. En octobre 2025, l’Assemblée nationale a adopté à une voix près une résolution symbolique visant à dénoncer cet accord, sans portée législative contraignante pour le gouvernement, mais avec une portée politique évidente.
Le danger est là : transformer la circulation humaine en instrument de coercition. Les visas deviennent des signaux. Les laissez-passer consulaires deviennent des leviers. Les binationaux deviennent une variable de pression. Les étudiants, les familles, les malades, les travailleurs et les retraités se retrouvent pris dans une bataille où chaque capitale parle à son opinion publique avant de parler à l’autre État. Une frontière n’est jamais seulement une ligne : c’est une économie interrompue, une mémoire surveillée et une stratégie en attente. Ici, elle traverse aussi les familles.
Mais le dossier Christophe Gleizes reste ouvert. RSF a indiqué que la cour d’appel de Tizi Ouzou avait confirmé le 3 décembre 2025 une peine de sept ans de prison contre le journaliste sportif français.
En mai 2026, l’annonce d’une première visite consulaire a été présentée comme un signe de détente, mais une visite consulaire n’est pas une solution judiciaire. Elle indique que le canal fonctionne à nouveau, pas que le contentieux est levé. Cela dit, vue les derniers développements, il est fort probable que ce journaliste bénéficie d’une grâce présidentielle à la faveur de l’Aïd El Kebir. Ce geste se vaudra comme un premier retour d’ascenseur des autorités algériennes en attendant le retour de l’ambassadeur d’Algérie en France, et d’autres gestes de l’ancienne puissance coloniale. Comme celui de reconnaissance des crimes coloniaux, etc.
La tendance observable est donc claire : les deux capitales veulent sortir de la paralysie. Paris a besoin d’un minimum de coopération avec Alger sur la sécurité, la migration, l’énergie, la Méditerranée et le Sahel. Alger a besoin de rompre l’isolement relatif dans lequel l’ont placée ses tensions avec Rabat, Paris, Bamako, Niamey ou certains partenaires européens. Le retour du dialogue sert les deux appareils. Et Emmanuel Macron ne veut manifestement pas finir son mandat sans régler le « contentieux diplomatique et mémoriel » avec l’Algérie.
L’hypothèse plausible est plus froide : chacun cherche à obtenir une détente sans concession centrale. Paris veut restaurer le canal sans revenir sur le Sahara occidental. Alger veut obtenir des gestes mémoriels, consulaires et politiques sans apparaître comme demandeur. Les deux États négocient donc une normalisation limitée, calibrée, réversible.
La projection envisageable tient en trois scénarios. Le premier est celui d’un dégel fonctionnel : réouverture des canaux, coopération minimale sur les visas, traitement discret des détenus, relance de la commission historique, mais maintien des désaccords lourds. C’est le scénario le plus probable. Le deuxième est celui d’un marchandage élargi : Paris assouplit certains gestes migratoires et mémoriels, Alger facilite certains dossiers consulaires et sécuritaires, sans toucher au Sahara. Ce dernier est en réalité entre les mains de Washington désormais.
Le troisième est celui d’une rechute : une nouvelle affaire judiciaire, comme celle en lien avec l’enlèvement d’Amir Dz, un refus de réadmission ou une pression intérieure à Paris peut suffire à refaire geler l’ensemble. En vrai, la perspective de la présidentielle française pourrait augurer un retour du dossier Algérie au centre des surenchères de la droite et de l’extrême droite. Ce qui de fait compliquera la « réconciliation ».
La limite de l’analyse est évidente : une partie de la relation franco-algérienne se joue hors scène, dans les services, les canaux consulaires, les médiations discrètes, les arbitrages économiques et les calculs internes des deux pouvoirs. Les gestes publics disent l’orientation. Ils ne disent pas toujours le prix réel de la transaction.
Ce dégel est donc sous contrôle. Il n’est ni une paix, ni une rupture dépassée, ni une réconciliation historique. C’est une trêve diplomatique dans une relation saturée de mémoires, de frontières, de dossiers humains et de calculs stratégiques. La France et l’Algérie peuvent rouvrir les portes. Elles n’ont pas encore déplacé les murs.
Sofiane Ayache
Source : Le Matin d’Algérie – 15/05/2026 https://lematindalgerie.com/relations-algero-francaises-le-degel-sous-controle/

