Au moment où la France célèbre les 25 ans de la loi Taubira, l’Institut du monde arabe consacre la première exposition française d’ampleur à l’esclavage méditerranéen, un phénomène moins identifié que la traite transatlantique, et dont les traces persistent dans de nombreux ports d’Europe.

À l’été 2020, des activistes du mouvement Black Lives Matter en Italie ont protesté devant une sculpture du port toscan de Livourne. Ce monument met en scène, placés aux pieds du grand-duc Ferdinand Ier, quatre prisonniers enchaînés, dont l’un porte les traits d’un modèle bien identifié, qui fut un esclave noir venu d’Alger.

Pour l’historien M’hamed Oualdi, professeur à Sciences Po, ces militant·es antiracistes se sont trompé·es de cible. Ils et elles y ont vu une expression de la négrophobie en vogue en Europe, dans le contexte de la traite transatlantique. Mais ce monument, baptisé Quattro Mori (« quatre Maures », en français), s’il célèbre bien l’asservissement d’esclaves, raconte une autre histoire. Il permettait au dirigeant toscan de « montrer sa puissance à ses ennemis, les sultans ottomans et autres souverains musulmans régnant en Méditerranée, quelle que soit leur couleur de peau », relève l’universitaire dans un article de la revue L’Histoire.

Les Quattro Mori ne renvoient pas aux siècles de déportation d’Africain·es réduit·es en esclavage vers les Caraïbes et les Amériques, mais à une réalité moins connue et peu représentée : celle des esclavages méditerranéens. Celle-ci fait l’objet d’une exposition importante à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, jusqu’à juillet, qui s’ouvre sur une salle consacrée au monument controversé de Livourne.

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Le monument « Les quatre Maures » à Livourne (Italie), par Pietro Tacca (1577-1640). © Alinari Archives, Florence / Bridgeman Images

Dans un paysage muséal français toujours frileux à l’heure d’évoquer les esclavages (il faut remonter à 2022 pour la dernière grande exposition en date, avec « L’Abîme », à Nantes, centrée, elle, sur les effets de la traite transatlantique dans le port de Loire-Atlantique), c’est un événement. Même si le projet, financé sur des fonds européens, aurait sans doute mérité davantage de moyens pour aborder ce sujet si peu traité.

Restitution très frontale

Notre imaginaire de l’esclavage, nourri des récits états-uniens, oppose des personnes noires réduites en esclavage à des maîtres blancs. L’étude du monde méditerranéen oblige à tout revoir : « Tout un chacun – chrétien, juif, musulman, païen – peut être capturé par des corsaires chrétiens ou musulmans », assure M’hamed Oualdi, qui précise : « Peu importe la couleur de peau, pour peu que ces populations soient embarquées sur un navire ennemi saisi par des corsaires. »

Si l’on estime qu’au moins 12 millions de personnes ont été capturées en Afrique, dans le cadre de la traite transatlantique, du XVIe au XVIIIsiècle, les esclavages méditerranéens ont impliqué entre 2 et 3 millions d’individus sur la même période, selon des calculs, forcément fragiles, d’historien·nes.

La plupart d’entre eux furent des hommes, capturés par des corsaires, en haute mer ou lors de razzias sur les côtes. Esclaves chrétiens dans le nord de l’Afrique ou captifs musulmans dans le sud de l’Europe, beaucoup furent condamnés à ramer enchaînés sur les galères ou à effectuer d’autres travaux forcés. À la différence de la traite transatlantique, certains parvinrent à rester en contact avec leur foyer d’origine, certains, même, à être rachetés et à retrouver leur liberté (même si ce n’est presque jamais le cas pour des personnes noires).

À l’Institut du monde arabe, certaines œuvres restituent cette présence d’esclaves de manière très frontale, à l’instar d’un tableau grand format de l’Italien Alessandro Magnasco, d’ordinaire accroché aux Beaux-Arts de Bordeaux. C’est une scène du port de Gênes, où des prisonniers se font raser la tête avant d’être embarqués sur des galères. Ceux qui les tondent sont des « Turcs », des musulmans eux-mêmes réduits en esclavage, que l’on reconnaît à leur crâne rasé surmonté d’un toupet.

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Alessandro Magnasco dit Il Lissandro (1667-1749), « Embarquement des galériens dans le port de Gênes », Gênes (Italie), XVIIe siècle, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Bordeaux. © Photo F. Deval / Mairie de Bordeaux / Musée des Beaux-Arts

Mais ces pièces sont rares. Pour le reste, comme souvent pour des expositions historiques sur l’esclavage, il faut déshabituer son œil, scruter les arrière-plans, remarquer la couleur d’une peau un peu plus foncée. Ici, deux esclaves, l’un turc, l’autre maure, s’activent sur la galère d’apparat de laquelle sort la reine, Marie de Médicis, à son arrivée à Marseille, à l’extrémité d’un tableau de Rubens, repris sous la forme d’une gravure dans l’exposition. Plus loin, on en est réduit aux hypothèses : une femme noire qui semble être une domestique, à l’arrière-plan d’une autre toile de maître, pourrait être, elle aussi, réduite en esclavage.

Symétrie des esclavages

L’un des partis pris de l’exposition parisienne est d’insister sur l’une des grandes spécificités de cet esclavage : la symétrie de la violence de part et d’autre des deux rives. Au fil des salles, les pratiques des ports de Livourne, de Marseille ou de La Valette, à Malte, sont documentées de paire avec celles d’Alger ou de Tunis.

D’un point de vue politique, cette approche en miroir est décisive. Car certaines voix d’extrême droite ont pu instrumentaliser la seule pratique de l’esclavage des chrétien·nes au Maghreb, à partir de leur lecture du classique de Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800) – publié en 2003 aux États-Unis, et en français en 2006. Elles en ont parfois parlé comme d’un « tabou » dans les mondes musulmans, qui seraient rétifs à discuter de cette histoire, préférant se concentrer sur les horreurs de la traite transatlantique.

« Le phénomène est symétrique des deux côtés de la Méditerranée, même si la connaissance du phénomène ne l’est pas, précise à Mediapart M’hamed Oualdi. Nous disposons de davantage d’archives et de récits de captivité d’un côté [celui des chrétien·nes au Maghreb – ndlr] que de l’autre. Mais l’exposition essaie tout de même de tenir les deux côtés. Il va sans dire que cela fragilise nombre de récits suprémacistes et identitaristes, qui ne voient pas que les deux côtés ont été asservis. »

L’exposition dialogue d’ailleurs avec la publication concomitante, chez Anacharsis, d’un récit de captivité : Antoine Quartier, né en Bourgogne en 1632, s’était fait capturer au large de la Crète en 1660, avant d’être racheté à Tripoli, puis libéré grâce à une rançon huit ans plus tard. Dans ce texte, il décrit sa détention et les travaux forcés dans la cité libyenne, qui était, avec Alger et Tunis, l’une des « régences » dites « barbaresques », ce terme péjoratif pour signifier les provinces d’Afrique du Nord d’où partaient des corsaires pirates.

Parmi les découvertes à l’IMA, une grande esquisse de Charles Le Brun, peintre de Louis XIV, représentant un esclave « turc » qui devait orner un escalier de Versailles – escalier qui fut détruit en 1752. L’œuvre imposante est prêtée, comme d’autres dans le parcours, par le Louvre, et l’on sort de l’Institut du monde arabe en espérant que le plus grand musée français daigne enfin s’emparer du sujet de l’esclavage pour monter une exposition – dans les années à venir ?

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  • L’exposition « Esclaves en Méditerranée, XVIIe-XVIIIe siècle » est visible gratuitement à l’Institut du monde arabe à Paris, jusqu’au 19 juillet 2026.
  • Tripoli. Tribulations et aventures d’un captif dans une cité corsaire, d’Antoine Quartier,Anacharsis, 256 pages, 23 euros, mars 2026. Chez le même éditeur, Gillian Weiss, l’une des quatre commissaires de l’exposition à l’IMA, a publié, en 2014, Captifs et corsaires. L’identité française et l’esclavage en Méditerranée (416 pages, 27 euros).

Ludovic Lamant

Source : Mediapart – 02/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/020526/les-memoires-occultees-des-esclavages-en-mediterranee