Des torrents de commentaires racistes se sont déversés en ligne à la découverte du prénom du premier bébé de 2026 né à Avignon. Comme lui, d’autres voient leur existence instrumentalisée dès la naissance, au profit de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ».

Mise en garde : Cet article fait état de propos racistes, haineux et insultants.

À peine né, déjà discriminé. Zaïd, premier bébé né au centre hospitalier d’Avignon en 2026, a fait l’objet d’un article dans le journal local, La Provence. On y apprend qu’il fait 4,42 kilos, qu’un frère et une sœur l’attendent impatiemment et que la mère, bien que fatiguée, est ravie. Ce n’est pas ce que retiendra Internet.

Sous les publications Facebook et X du journal, des hordes de racistes se déchaînent. « Le premier migrant terroriste de 2026 »« Erreur de pays ! C’est Marcel ou Germaine en France… »« Un petit gnoul [pour bougnoule – ndlr] ! »« On aurait dû l’avorter »« Encore un melon » ou bien « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau ».

En parallèle dans un groupe Telegram public aux 11 000 abonné·es tenu par le suprémaciste Daniel Conversano, des hommes se moquent aussi de Zaïd. Un délégué départemental du Pas-de-Calais du parti d’extrême droite Reconquête, Jérôme Judek, l’assimile au mot d’argot « wesh » et se moque de son physique. Contacté, le parti d’Éric Zemmour n’a pas commenté.

Dépassé par le flot de messages, le journal La Provence a fini par fermer sa section commentaires. Puis a pris la même décision sur Facebook, après une autre vague de haine raciste sous une autre publication concernant la naissance du dernier bébé né à Arles en 2025, Maryam. Le directeur de la rédaction du quotidien, Olivier Biscaye, doit même se fendre d’un communiqué. « Nous n’imaginions pas une telle réaction sur nos réseaux sociaux, en publiant des articles sur les naissances du 1er janvier », assure-t-il.

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Captures d’écran de tweets racistes suite à la publication de l’article de la Provence sur la naissance de Zaïd. © Photomontage Mediapart

D’autres sont moins étonnés. « Presque à chaque fois que l’on fait parler des personnes non blanches, on a le droit à des commentaires racistes, assure une journaliste de la rédaction. Mais, de mémoire, je ne me souviens pas qu’un article du journal sur la naissance d’un bébé ait engendré de telles réactions. »

Le collectif antifasciste No Pasaran Jeunes (NPJ) a réalisé des collages dans le quartier de Montfavet, à Avignon, pour soutenir Zaïd et sa famille. On peut y lire « Bienvenue Zaïd, Avignon est ta maison » et « Montfavet est antiraciste ». Mais le mal est fait. Les parents de Zaïd ont depuis porté plainte, selon La Provence. Le journal s’est engagé à transmettre les commentaires racistes à la justice. Cette année, toutefois, la vague de haine ne s’est pas arrêtée à Avignon.

Plongée dans l’Internet raciste

Dans le Nord-Pas-de-Calais, les deux premiers bébés de l’année se prénomment Yara-Zaina et Malya. Sur Facebook, un des premiers commentaires sous la publication de l’hôpital est signé d’Anne, vieille dame fan de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg : « Une bonne intégration ça commence à la naissance par le prénom. » Sous la publication d’une élue locale se réjouissant de ces naissances, Philippe, sans photo de profil, lance : « Votez Zemmour. »

À Perpignan, le premier bébé de l’année se prénomme Bastien. Sur la photo publiée par le journal L’Indépendant, les parents racisés tiennent fièrement leur nouveau-né dans les bras. Et dans les commentaires Facebook, presque autant de félicitations que de remarques racistes. « Bastien ?! Le vrai nom svp merci », lance Romain – 82 likes, 33 émojis qui s’esclaffent, 5 cœurs et 4 émojis énervés. « Gitanou vive les aides », commente Jean, père de famille passionné de moto et adepte des vidéos de Pascal Praud, présentateur phare de la chaîne d’extrême droite CNews.

Certains se mettent même à calculer les aides que pourrait recevoir le couple avec l’arrivée de ce troisième enfant : « 20 ans, 3 enfants et l’aide de l’état 2 500 €. Comment faire travailler ses jeunes pas besoin car la France est généreuse », lance Marco, en se basant sur un chiffrage fantaisiste empreint de racisme. Le mur Facebook du maçon est rempli de vidéos de Jordan Bardella.

À la maternité de Denain, cette fois, c’est une petite Naila qui a fait la une de l’édition locale de La Voix du Nord« Clinique vétérinaire ? », lance Alex, comparant dans un sous-entendu l’enfant à un animal. Alex a un compte privé, seules de rares publications y laissent entrevoir qu’il n’apprécie guère le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, ou les féministes. 

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Commentaires suite aux publications des premiers bébés de l’année dans les journaux L’indépendant Perpignan et l’indépendant Narbonne. © Photomontage Mediapart

Le site Actu Nantes a lui aussi dû modérer de nombreux commentaires sur Facebook après l’annonce de la naissance d’une petite fille noire, Kléony. 

Pendant ce temps, à Bordeaux, la commune publie sur ses réseaux la liste des prénoms les plus donnés localement. Marilyne se dit soulagée de ne pas y voir le prénom Mohamed. Sur son fil Facebook, beaucoup de selfies, un vieil extrait vidéo de Jean-Marie Le Pen étalant son islamophobie ou encore une longue interview de Pierre Hillard, auteur raciste, bruyamment antisémite et complotiste.

L’offensive autour des prénoms

La critique des prénoms que les Français·es racisé·es donnent à leurs enfants est une obsession identitaire de longue date. « Ne pas choisir un prénom “français” est pour eux un signe de refus d’assimilation », analyse Sylvain Crépon, sociologue et chercheur spécialiste de l’extrême droite. Et peu importe si les personnes visées sont françaises depuis de nombreuses générations.

« Depuis la deuxième moitié des années 2010, poursuit le sociologue, le Front national s’approprie un vocabulaire républicain – assimilation, laïcité – pour s’opposer à l’immigration non européenne. Il a trouvé une rhétorique qui lui permet de dire : “On n’est pas contre l’immigration, on veut bien accueillir mais vous voyez bien que ce sont eux qui ne veulent pas s’intégrer, parce qu’ils gardent leur religion et les prénoms affiliés à leurs traditions culturelles ou religieuses !” »

C’est ainsi qu’en 2018, le polémiste Éric Zemmour, trouvant insupportable l’idée que Rachida Dati ait appelé sa fille Zohra au lieu de lui donner un prénom de « saint chrétien », a comparé le prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy à « une insulte à la France ». Il a pour cela été condamné deux fois pour injure publique à raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – décision confirmée récemment par la Cour de cassation.

Instrumentaliser des bébés dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public.

Sabrina Sebaihi, députée Les Écologistes

« Les prénoms qui sont donnés aux enfants [par les descendant·es d’immigré·es] ne sont pas exactement ceux des pays d’origine, il y a un décalage, explique le chercheur Hamza EsmiliCela démontre, en creux, que l’intégration a effectivement fonctionné. Ces gens-là sont vraiment français et font partie d’une sous-culture française qui est une culture arabe, musulmane, de France. Et c’est justement ça, le problème des conservateurs : cette intégration qui a marché, mais qui n’est pas de l’assimilation. »

Le sociologue, qui prépare un ouvrage en mars 2026 intitulé L’Islam après l’exil. Une histoire religieuse de l’immigration (Seuil), y voit une « configuration spécifique à la France », celle d’une société qui tend à vouloir lisser les différences et ne « pas voir les groupes sociaux » qui se forment pourtant naturellement. Il observe aussi qu’en France, « les musulmans sont une classe montante » bien qu’hétérogène. « Dans un contexte de déclassement généralisé, c’est assez facile d’avoir du ressentiment envers eux », souligne-t-il.

L’obsession identitaire du « grand remplacement »

En toile de fond revient la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée depuis 2010 par l’identitaire extrémiste Renaud Camus, et selon laquelle une population métissée se substituerait aux « Français de souche ». L’évolution des prénoms est alors régulièrement instrumentalisée pour valider cette thèse mensongère et dangereuse.

En 2019, Brenton Tarrant, un des terroristes d’extrême droite qui ont attaqué deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), tuant 51 personnes, s’est réclamé des thèses de Camus. « Le grand remplacement » était même le titre du manifeste publié en ligne par le meurtrier. Cette théorie raciste continue d’irriguer la pensée d’extrême droite, d’Éric Zemmour chez Reconquête à Jordan Bardella au Rassemblement national (RN), en passant par les discours de Valérie Pécresse chez Les Républicains (LR). L’expression, populaire chez CNews, peut même être lâchée désormais sur France Info sans que sa pertinence soit contestée.

Dernier exemple en date : un site internet intitulé Ma France, lancé à l’été 2025, dont les administrateurs anonymes agglomèrent des graphiques sur l’évolution de la criminalité en France, le nombre de centres de migrants, la géolocalisation des mosquées et… une courbe d’évolution des prénoms de naissance en France.

« Les prénoms français se perdent. Les prénoms musulmans progressent (22 % déjà) », affirme la plateforme sur le réseau social X, concédant qu’une « corrélation n’implique pas nécessairement une causalité » mais ajoutant aussitôt qu’« elle peut en être un indice ».

Le blog extrémiste Fdesouche, amplement cité par ladite plateforme, génère lui aussi depuis dix ans un « baromètre exclusif du prénom arabo-musulman » annuel à partir des données officielles de l’Institut national de la statistique et des études économiques, croyant ainsi montrer qu’« en 2024 en France, plus d’un enfant sur quatre naît avec un prénom arabo-musulman ».

Le 4 janvier 2026, la députée Les Écologistes Sabrina Sebaihi a signalé au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le site Ma France, qui, selon elle, « met des cibles dans le dos de nos concitoyens, particulièrement ceux de confession musulmane ». Elle a également effectué un signalement auprès de la procureure de Paris, pour provocation publique à la discrimination et à la haine en raison de la religion.

« Il n’existe aucune donnée scientifique sérieuse établissant un lien entre les prénoms et l’insécurité […] ou une corrélation entre un prénom supposé “non français” et la délinquance », dit-elle à Mediapart.

« En revanche, ce qui est bien documenté, c’est la montée d’un discours raciste et stigmatisant qui instrumentalise les prénoms comme marqueurs supposés d’origine ou de dangerosité. Ce qui est nouveau et préoccupant, c’est que cette théorie sort des marges les plus violentes de la société pour s’installer dans le débat public […] au point de désigner de simples enfants comme symboles d’une menace imaginaire […]. Instrumentaliser des bébés ou des enfants dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public. »

En plus d’être ciblé·es dès la naissance, Zaïd, Yara-Zaina, Naila et les autres nouveau-né·es racisé·es de 2026 subiront, tout au long de leur vie en France, des discriminations à l’embauche ou dans l’accès au logement.

Source : Médiapart – 11/01/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/110126/zaid-malya-naila-en-france-la-haine-raciste-vise-aussi-les-bebes