Vingt-deux auteurs sous la direction littéraire de Marie-Claude San Juan, avec une préface de Karim Akouche et une postface d’Hubert Ripoll, ont participé à cet ouvrage.
Publié en 2026 après trois années de préparation, Albert Camus, d’une rive à l’autre rassemble vingt-deux auteurs autour d’une même question : que nous dit encore Camus aujourd’hui ? Plus de soixante ans après sa mort, son œuvre demeure une référence pour penser les crises identitaires, les conflits mémoriels et les fractures politiques contemporaines.
Comme l’explique Marie-Claude San Juan dans son Avant-Dire, Genèse et sens du livre, cet ouvrage est né d’un double constat : celui d’une fréquentation assidue de l’œuvre camusienne et celui d’un potentiel encore insuffisamment exploré dans ce qu’elle peut apporter aux débats contemporains. Des rencontres menées sur les deux rives de la Méditerranée ont progressivement fait émerger une évidence : Camus peut constituer un pont de fraternité entre des communautés que l’Histoire a souvent opposées. Son œuvre offre un cadre éthique permettant d’aborder des questions aussi sensibles que la colonisation, la décolonisation, l’identité, la culture, les traumatismes collectifs, les ressentiments hérités du passé ou les pièges des idéologies et des replis communautaires. Pour les Algériens comme pour les Français d’Algérie, souvent réunis par une même part d’« algérianité » et parfois par des expériences communes d’exil, notamment celles engendrées par la décennie noire, Camus apparaît comme un interlocuteur privilégié pour renouer le dialogue entre les mémoires.
Dans sa préface, Le juste milieu, le milieu juste, Karim Akouche présente Camus comme l’une de ces rares figures dont la présence intellectuelle survit à la disparition physique. Ses romans, ses essais, son théâtre et ses chroniques continuent d’accompagner ceux qui refusent les simplifications et cherchent à concilier justice, liberté et fidélité à l’humain.
L’originalité de l’ouvrage tient à la diversité de ses contributeurs, qui entretiennent avec Camus un rapport personnel autant qu’intellectuel. Tous reconnaissent en lui un homme partagé entre plusieurs appartenances, familier de l’exil géographique, culturel ou intérieur. Cette expérience du déchirement constitue le fil conducteur du livre.
Né en Algérie française, orphelin de père dès son plus jeune âge, Camus a vécu au croisement de plusieurs fidélités. Attaché à l’Algérie comme à la France, il fut constamment sommé de choisir entre deux mondes qu’il refusait d’opposer. Cette tension traverse toute son œuvre et éclaire certaines de ses ambiguïtés les plus commentées, qu’il s’agisse de la figure anonyme de « l’Arabe » dans L’Étranger ou de l’Oran à la fois réelle et symbolique de La Peste. Ces questions révèlent moins des contradictions que le drame historique d’une génération prise entre des récits nationaux concurrents.
Figure souvent controversée, Camus a été accusé aussi bien de complaisance envers le système colonial que d’hostilité à l’indépendance algérienne. Pourtant, son œuvre témoigne d’un attachement profond à la terre algérienne, tandis que ses reportages sur la misère en Kabylie dénoncent sans détour les injustices coloniales. Comme le rappelle Boualem Sansal dans l’exergue retenu par Marie-Claude San Juan, Camus demeure au cœur des contradictions franco-algériennes, dont il constitue une sorte de centre de gravité.
Écrivain profondément méditerranéen mais ouvert à toutes les traditions, Camus puise aussi bien chez les auteurs européens que chez les penseurs antiques, chrétiens ou orientaux. Son humanisme se caractérise par le refus des dogmes, des camps et des certitudes idéologiques. Pour lui, le doute, la mesure et la complexité sont des exigences morales.
Karim Akouche prolonge cette réflexion en imaginant ce qu’aurait pu devenir Camus après l’indépendance de l’Algérie. Aurait-il quitté le pays avec les rapatriés ou choisi d’y demeurer malgré l’hostilité du nouveau régime ? Aurait-il dénoncé les dérives autoritaires de l’Algérie indépendante tout en défendant les harkis, les pieds-noirs abandonnés et les victimes de toutes les exclusions ? L’auteur suggère qu’il aurait poursuivi ce difficile chemin de crête, refusant aussi bien les injustices du pouvoir que les enfermements identitaires, fidèle à sa vocation de conscience libre.
Dans cette évocation, Camus apparaît comme un « Ulysse du XXe siècle », naviguant entre les deux rives de la Méditerranée, porté par des fidélités contradictoires mais irréductibles. Cette image rejoint l’esprit même du projet porté par Marie-Claude San Juan : faire de Camus un passeur entre les mémoires, les cultures et les héritages, un point de rencontre plutôt qu’un objet de division. Elle résume aussi l’esprit de l’ouvrage : celui d’un écrivain inclassable, souvent incompris, dont la pensée demeure précieuse pour appréhender la complexité du monde contemporain.
Albert Camus, d’une rive à l’autre invite ainsi à explorer une œuvre qui ne fournit ni réponses définitives ni certitudes confortables, mais qui nous aide à interroger nos préjugés, à comprendre les mémoires blessées et à penser les identités dans toute leur complexité. En favorisant une lecture exigeante de Camus et une meilleure compréhension de la pluralité des vécus de part et d’autre de la Méditerranée, ce livre entend contribuer au dialogue nécessaire entre les rives. C’est sans doute la raison pour laquelle la voix de Camus continue de résonner avec une force singulière aujourd’hui.
Murielle Compère-Demarcy (MCDem.
« Albert Camus, d’une rive à l’autre »
Les contributeurs : Ismahan Aït Messaoud, Pascale Amara, Mona Azzam, Mohamed El Habib Bouchama, Jean-Claude Bourdet, Jibril Daho, Tarik Djerroud, Marie-Paule Farina, Michel Filippi, Kamal Guerroua, Nicole Guiraud, Mona Guyot, Mehdi Hamdi, Mhamed Hassani, Djilali Kadid, Kacem Madani, Hanen Marouani, Catherine May Atlani, Jean-Pierre Ryf, Marie-Claude San Juan, Paul Souleyre, Jean-Claude Xuereb.
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D’abord frappé d’une polémique qui aurait pu l’enterrer, Houaria, roman au réalisme cru dans l’Oran des années 1990, est ravivé par sa traduction en français. Et donne à connaître une écrivaine d’emblée majeure, Inam Bioud.
Houaria, Inam Bioud Traduit de l’arabe (Algérie) par Lotfi Nia Barzakh (Alger)/ Philippe Rey (Paris), 2026 225 pages 20 euros/ Version numérique : 13,99€
Inam Bioud sera présente le 28 juin 2026 au festival Maghreb des livres qui se déroule du 27 au 28 juin à l’Hôtel de Ville de Paris (3 rue de Lobau, 75004 Paris) – Dédicace de 13h45 à 14h30 – Entretien avec Yassine Khiri à partir de 14h30 (Estrade)
« “Tu sais que tu ressembles à Nadia Lutfi dans Les Péchés ?” Mais, dévisageant les contours de son corps, il rectifie presque aussitôt : “Non, non, plutôt à Hind Rostom dans Tempête sur le Nil.” Elle ne connaît aucune des deux actrices, mais ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est qu’il la trouve belle. » C’est ainsi campée en Brigitte Bardot égyptienne que Houaria fait son entrée physique dans le roman qui porte son nom.
Il est le dernier opus de la collection Khamsa créée en 2023 par les éditions Philippe Rey, Paris, et Barzakh, Alger, consacrée à la littérature maghrébine de langue arabe1. Et le deuxième roman d’Inam Bioud, figure de la vie intellectuelle algérienne. Née à Damas en 1953 d’un père syrien et d’une mère algérienne, Inam Bioud a mené une carrière de traductrice et interprète de conférences. Elle dirige depuis sa création en 2003 l’Institut supérieur arabe de traduction (ISAT, Alger), une institution rattachée à la Ligue arabe. Son premier roman, Assamak la yubali, (« Les poissons s’en fichent »), publié en 2004 par les éditions Al-Ikhtilaf, faisait une entrée remarquée dans le milieu de l’édition arabophone, et était salué du prix algérien Malek-Haddad.
Quand Houaria, publié en 2023 en Algérie par les éditions Mim, reçoit un an plus tard le prix Assia-Djebar du roman, la polémique éclate, émanant de députés islamistes choqués par sa liberté de ton. La violente campagne contre l’écrivaine et sa maison d’édition, qui s’étendra aux réseaux, s’éteindra d’elle-même, pendant que le roman poursuivra son chemin, et passera les frontières.
Roman choral
Houaria, le personnage qui donne son titre à l’ouvrage, est aussi celui qui ouvre ce roman polyphonique dont chaque chapitre porte le nom d’un des personnages. Le récit est tantôt porté par un personnage, tantôt par un narrateur omniscient. On découvre ainsi Houaria à l’hôpital universitaire d’Oran où elle reprend conscience après une soirée dans un cabaret de la ville où Hicham, son petit ami, a été égorgé. Le lecteur comprend dès lors qu’on se trouve dans les années 1990, la « décennie noire ». Aucune indication temporelle n’émaille le roman qui nous emmène tantôt des années avant, tantôt des années après le tragique événement. Le lieu, en revanche, reste le même : Oran, et plus précisément le quartier populaire d’Eckmühl – « Nous, on prononce Le-Kmin », précise Houaria –, dans le sud-ouest de la ville, qui conserve encore le nom de cette bataille napoléonienne oubliée.
Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, tous semblent écrasés par l’histoire de l’Algérie contemporaine.
Autour de Houaria, « spectre avec un don de prescience », jeune fille fragile brimée par son entourage et voyante habitée par ses « hôtes », Inam Bioud tisse une galerie de personnages dans ce quartier, microsociété précarisée et paupérisée où la plupart survivent d’activités plus ou moins légales et de trafics. Il y a d’abord son frère Houari, une petite frappe qui aime autant les chevaux qu’il déteste les femmes. Il surnomme sa sœur « El Moussiba », la Calamité, et n’a épousé sa femme, Hadia, que pour la prostituer… Hadia est la version oranaise de la cagole marseillaise, aussi libre de son corps que de son langage. Elle est follement amoureuse du médecin, Hachemi, qui lui préfère sa maîtresse « régulière », une collègue de l’hôpital. Il y a aussi la mère de Hadia, El-Hadja Hadjira, qui vit de la commercialisation de robes de mariée et d’accessoires divers qu’elle va acheter à Damas, et son associée en affaires Habira, par ailleurs tenancière d’un bordel local. Hana, une voisine de Houaria, mariée à un homme riche, mais qui depuis son divorce doit travailler comme couturière. Et Heba, l’étudiante en anthropologie amoureuse de Hani, le frère de Hicham…
Au fil des chapitres, l’autrice dévoile les liens qui unissent tous ces personnages. Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, toutes et tous semblent écrasés par un destin qui conduira les uns à l’émigration, les autres à la mort ou à la déchéance. Ce destin n’est en rien dû à l’intervention divine, mais tout aux aléas de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Rien de didactique cependant dans le récit d’Inam Bioud, aucune leçon d’histoire ou de morale. Ou plutôt, une leçon d’anthropologie dans cette comédie humaine oranaise saisissante de réalisme.
Débarrasser la littérature de la morale
C’est bien cela qui a choqué les contempteurs du roman, en vertu du même schéma que l’on retrouve dans chaque polémique de ce type en contexte arabe. Adab, en arabe, signifie à la fois littérature et politesse ; aux yeux des élites bien-pensantes, la bonne littérature (adab) est celle qui respecte les bonnes manières (adab), faute de quoi elle n’est, en vertu du jeu de mots convenu, que qillet adab, impolitesse et grossièreté. Pour une bonne part, toute l’histoire de la littérature arabe moderne est celle d’une lutte pour déconnecter les deux sens du mot adab. Dans cette lutte, les femmes de lettres sont soumises à une contrainte sociale plus forte que leurs pairs de sexe masculin, et le fait que Houaria soit écrit par une femme et mette en scène des femmes qui, par choix ou par contrainte, transgressent la morale dominante, n’est certainement pas pour rien dans la polémique à laquelle a donné lieu le roman.
Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur.
Houaria tire justement sa force du talent d’Inam Bioud à utiliser les niveaux de langue les plus variés, à passer d’un lyrisme empreint de poésie à une narration réaliste classique, puis à des dialogues crus restitués en parler oranais et expliqués, pour les plus vernaculaires, par des notes de bas de page.
Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur, et Lotfi Nia, jongleur d’alphabets, y parvient admirablement : en usant des différents registres de langue du français, en translittérant en caractères latins des mots arabes, dont il donne ensuite une traduction littérale. Il a également décidé de conserver à un endroit une tournure d’origine, en caractères arabes, en l’occurrence, un extrait de chanson, cru, comme il se doit avec le raï – après tout, puisque les auteurs arabes transcrivent parfois les mots étrangers en caractères latins, pourquoi ne pas faire l’inverse ?
Oublier Kamel Daoud
Au-delà de la fresque réaliste, Houaria multiplie les références symboliques et les messages codés, de sorte qu’une fois le roman achevé, on a envie de le reprendre du début pour comprendre ce qui ne s’est pas dévoilé à la première lecture. Pourquoi tous ces prénoms qui commencent par la même lettre arabe, le « ه » ? Pourquoi Houari/Houaria, Hani/Hana ? Sidi El-Houari est le saint patron d’Oran ; c’est aussi le prénom du président Boumediène2. Le Houari du roman en est le personnage le plus noir, tandis que la clé du personnage de Houaria se trouve dans le chapitre intitulé « Ha ! », son surnom. « Par une sorte d’ironie du sort, “Ha” est une inversion de “Ah”, l’onomatopée qui imite le soupir en arabe et qu’on utilise pour signifier que quelqu’un ou quelque chose vous manque. »
En dépit de leur proximité sémantique, tout oppose « Houaria » et « Houris ». Principalement : l’endroit où se situent leurs auteurs respectifs.
En dépit de la proximité de leurs titres en français, il n’y a aucun rapport entre Houaria et Houris, le roman qui a valu à Kamel Daoud le prix Goncourt 2024 – jusqu’aux deux « H », qui correspondent à deux lettres arabes différentes. En même temps, on ne peut pas ne pas opérer de rapprochement : voilà deux romans parus à quelques mois d’intervalle, qui se passent tous deux à Oran et évoquent, l’un directement, l’autre de manière plus oblique, la guerre civile des années 1990. Mais là où Daoud, porte-parole autoproclamé de la femme-algérienne-victime-de-l’islam-machiste, aligne les poncifs et les stéréotypes orientalisants, Bioud multiplie les questions plutôt que les réponses et nous rappelle que, comme l’a écrit leur jeune pair Lamine Ammar-Khodja dans un texte très juste, « aucune réalité ne se laisse appréhender uniquement à travers ce que laisse filtrer la lumière3 ».
Elle amène ce faisant à interroger le parcours de Houaria, héroïne écrasée par les hommes et par l’histoire, mais qui trouvera une forme de salut dans le don de voyance qu’elle exerce, auprès d’une clientèle essentiellement féminine, depuis le sanctuaire de Sidi Youcef, pendant romanesque du Sidi El-Houari d’Oran.
NOTES
Ont précédemment paru dans cette collection le recueil de nouvelles de Salah Badis Des choses qui arrivent, le roman d’Aymen Daboussi Les Carnets d’El-Razi (tous deux traduits par Lotfi Nia, 2023) et le roman multiprimé d’Amira Ghenim Le Désastre de la maison des notables (traduit par Souad Labbize, 2024).
Houari Boumediène (1932-1978), de son vrai nom Mohamed Boukherouba, président de la République de 1965 à 1978.
« La littérature, l’Algérie, la politique, la France », En attendant Nadeau, n°244, 19 mai 2026.
L’écrivain, réalisateur et scénariste Mehdi Charef est décédé dans la nuit du 9 juin. Parti dans son sommeil à l’âge de 73 ans, il a été l’un des premiers à raconter l’histoire des immigrés en France. Le père de la littérature dite « beur » laisse derrière lui une œuvre fondamentale et emplie d’humanité.
L’entrée en littérature de Mehdi Charef a été pensée par lui comme un acte réparateur. Celui qui est alors ouvrier affûteur souhaite raconter dans son premier roman les « gens sans défense », les prolétaires de son quartier de Nanterre (Hauts-de-Seine), indissociable de sa vie et de son œuvre.
« À l’origine, racontait-il, je n’avais pas d’ambition littéraire, je voulais mettre en valeur ces gens sans défense et leur redonner de l’estime parce que quand on ne gagne pas d’argent, on n’est pas considéré. J’avais envie de montrer la cité de bas en haut, des cages d’escalier aux trottoirs. »
Toute sa vie, Mehdi Charef s’astreindra à cette mission dans ses romans. Le père de la littérature dite « beur » est décédé dans son sommeil dans la nuit du 9 juin 2026, à l’âge de 73 ans, ont annoncé sa famille et sa maison d’édition. À jamais indissociable de ces années 1980 qui ont vu éclore une génération d’écrivain·es, enfants d’immigré·es – venu·es d’Algérie en majorité, avant ou après l’indépendance en 1962 –, Mehdi Charef laisse derrière lui un héritage précieux, ses romans et son écriture à la fois poétique et douce, percutée par la dureté du réel.
Son œuvre reste pionnier et fondamental pour plusieurs générations d’immigré·es maghrébin·es en France. En 2021, par exemple, l’écrivaine Faïza Guène le remerciait en ces termes : « Je veux vous dire combien votre littérature est importante, universelle, et à quel point votre œuvre a ouvert la voie à celles et ceux qui ont suivi, et dont je fais partie. »
« Ni arabe ni français depuis bien longtemps »
Mehdi Charef a su créer des romans où les enfants d’immigré·es retrouvaient, souvent pour la première fois, leurs prénoms arabes, leurs traditions, leurs plats, leur vie, leur environnement, leur cité. Un travail empreint de dignité et de sensibilité.
Il suffisait de passer quelques minutes avec lui pour comprendre qu’il ne manquait ni de l’une ni de l’autre. Il n’hésitait pas à se laisser déborder par ses émotions, tant la matière mémorielle mobilisée pour nourrir son œuvre littéraire le bouleversait. Lorsqu’il reparlait de son arrivée en France, à l’âge de 10 ans, depuis Maghnia, sa ville de l’Ouest algérien, on voyait presque le gamin dans les baraquements insalubres du bidonville de Nanterre.
Lors d’une interview à Mediapart, sur le plateau comme en régie, il fut pour tout le monde difficilede contenir ses larmes lorsqu’il racontait la vie dans cet univers de boue colonisé par les rats, sans salle de bains. Cette arrivée dans ce nouveau monde l’avait tellement marqué qu’il l’a racontée plusieurs fois, dans différents ouvrages, sous différentes formes. Tout comme ce long trajet en bus au cours duquel le petit Mehdi doit servir d’interprète à sa mère face aux contrôleurs, à la mairie ou dans les locaux d’une association où la famille récupérait des vêtements.
Mais si Mehdi Charef a toujours su mettre l’émotion au centre, il a aussi su ne jamais sombrer dans la facilité, ni tirer sur la corde sensible. Pour lui, raconter tout cela n’est « pas triste » mais, au contraire, « magique ».
Dans Rue des pâquerettes (2018, Hors d’atteinte), avec cet air de ne pas y toucher, l’écrivain parvient à politiser la manière dont les immigré·es, anciens sujets colonisés, ont été traité·es. Et dont la France a voulu de nouveau profiter de leur force de travail, sans jamais les accueillir réellement. Il ne sera jamais dupe de rien, ni jamais inutilement fier de son parcours, cet heureux accident.
L’histoire de Mehdi Charef résonne, en effet, comme un conte de fées. Il surgit par effraction dans le milieu littéraire avec un roman fondateur, son chef-d’œuvre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed,qui sera publié par la prestigieuse maison d’édition Le Mercure de France en 1983.
Mehdi Charef l’a écrit lors de moments volés, en parallèle de son travail à l’usine. Pour la première fois, un roman décrit la vie d’une cité HLM de Nanterre de l’intérieur, à travers son double littéraire Madjid et son ami Pat. Mehdi Charef dépeint la double culture et ses arrachements.
« Mais moi j’ai rien demandé !, reproche le héros à sa mère Malika. Tu serais pas venue en France, je serais pas ici, je serais pas perdu… Hein ?… Alors fous-moi la paix ! » Plus loin, l’auteur décrit « Madjid » comme un « fils d’immigrés » convaincu « qu’il n’est ni arabe ni français depuis bien longtemps » : « paumé entre deux cultures, deux histoires, deux langues, deux couleurs de peau, ni blanc ni noir, à s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer ».
Le révélateur « Apostrophes »
Le roman met aussi en scène le racisme crasse. Malika se fait traiter de « bougnoule » et de « sale bicot » par le voisin raciste qui frappe son épouse. Il disait : « Ce qui me touchait dans notre vie, c’est la relation entre les Français et les Algériens. On avait tous les mêmes problèmes comme la drogue, l’alcool, les femmes battues, le manque de travail, etc. Et on était tous pauvres. Je voulais raconter mon univers sans politiser le débat. »
Sans jamais élever la voix, la révolte est son autre moteur. « On payait très cher le loyer pour des appartements miteux, racontait l’écrivain. Ça me rendait fou, ça m’a surtout donné la rage au ventre, la haine au cœur, la violence dans les tripes. C’est pour ça que je me suis mis à écrire. »
Mehdi Charef ne rechignait jamais à parler de son travail, de l’époque où il a commencé à écrire. Lorsque nous l’avions sollicité en 2022 pour retracer l’épopée de la littérature dite « beur » pour une série d’été, il avait été d’une grande douceur. Sa cigarette n’était jamais loin lorsqu’il se replongeait avec précision dans ses souvenirs, avec une humilité jamais surjouée.
Avec quarante ans de recul, Mehdi Charef qualifiait son arrivée dans le monde littéraire comme un « hold-up sans armes ». Il était encore blessé de l’accueil frileux qui lui avait été réservé et ne s’en cachait pas. À l’époque, il avait été reçu par Bernard Pivot à « Apostrophes », le graal des émissions littéraires hautement prescriptrices. Son éditrice Simone Gallimard l’avait prié de rester « gentil et aimable ».Ce à quoi Mehdi Charef s’était plié, alors qu’il avait toutes les raisons de sortir de ses gonds.
Ce soir d’avril 1983, Bernard Pivot flatte son invité, avant de lâcher : « Alors vous, vous vous en êtes sorti grâce à l’écriture. Mais tout le monde ne peut pas s’en sortir grâce à l’écriture ! Parce qu’actuellement, vous pourriez très bien être en prison. Mais vous êtes sur le plateau d’“Apostrophes” ! La plupart, évidemment, sont en prison ou ça se finit mal. Mais vous, vous vous êtes sauvé grâce à l’écriture, et c’est ça qui est extraordinaire ! »
Mehdi Charef répond poliment, explique l’émergence des jeunes adultes de la « deuxième génération », et qu’il faudra s’habituer à ces hommages littéraires rendus aux siens et aux parents immigré·es.
De l’inconfort à la paralysie
Les blessures intimes de Mehdi Charef l’auront accompagné longtemps. En 2021, lors d’un débat sur l’écriture et le réel organisé lors du Mediapart Festival, en compagnie des écrivain·es Faïza Guène et Marin Fouqué, Mehdi Charef parlait de la nécessité presque viscérale d’écrire cette histoire, la sienne.
« Il faut que j’écrive, putain de merde, pour faire croire que ce n’est pas vrai. Sinon, je ne peux pas finir. » Soudain, débordé par l’émotion, l’auteur a quitté la scène quelques instants.
Au fond, disait-il, être l’éternel éclaireur, celui qui défonce les portes, n’est pas une posture confortable. À la sortie de ses premiers roman et film, il souffre d’être moins compris par ses amis de jeunesse. Il a aussi des difficultés à naviguer dans un monde littéraire dont il n’a pas les codes. Il fait semblant et compose avec son malaise.
Mehdi Charef a su mettre en mots ces vies d’immigré·es et celles de leurs enfants, jugé·es indésirables à un moment où la France ne voulait pas raconter leurs histoires. Lui, au contraire, dit avec bonheur à quel point entendre parler arabe dans sa cité de transit le rend heureux.
Après le tourbillon du Thé au harem, et de son adaptation au cinéma qui lui vaudra un César, Mehdi Charef a publié en 1989 un roman d’une grande importance, Le Harki de Meriem. L’auteur décide de s’atteler au sujet encore tabou des harkis, comme du racisme des années 1970 et 1980. Mais l’époque n’est peut-être pas prête à entendre cette voix complexe.
Il publie La Maison d’Alexina en 1999, puis plus rien pendant vingt ans, hormis en 2006 un très beau roman, À bras le cœur, aux éditions du Mercure de France. « La montée inexorable de l’extrême droite »paralyse son écriture, lui donnant le sentiment que son travail est inutile.
Mais Mehdi Charef a aussi mené sa carrière de scénariste-cinéaste. Il a écrit et réalisé dix autres films : Miss Mona (1986), Camomille (1987), Au pays des Juliets (1991, sélectionné à Cannes), Pigeon vole (1995), La Maison d’Alexina (1999), Marie-Line (1999, avec Muriel Robin, nommée pour le César de la meilleure actrice), La Fille de Keltoum (2001), Cartouches gauloises (2007), Les Enfants invisibles, Tanza (2008) et Graziella (2015).
« Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. » Mehdi Charef
En 2019, sa plume se débloque pour de bon. Il publie une bouleversante trilogie aux éditions Hors d’atteinte.Rue des Pâquerettes (2018), Vivants (2020)et LaCité de mon père (2021)mettent en scène les siens et toujours un peu les nôtres. Cette fiction autobiographique assumée, aux titres très pagnolesques, fixe encore davantage les trajectoires des première et deuxième générations dans la littérature. Il clame dans le deuxième volet que les enfants des immigré·es ne sont pas « les enfants des allocs », comme une partie de la France veut le croire, mais ceux du cœur de leur mère.
Viendra ensuite LaLumière de ma mère (2023),son ultime roman, émouvant hommage à sa mère, dans lequel il décrit celle qui l’a porté alors qu’elle chemine avec son long voile blanc, son haïk et « une jolie voilette à liserés colorés sur la bouche, ne montrant que ses yeux », dans les rues de la banlieue parisienne. Elle attire tous les regards malveillants, « pourtant, elle ne baisse pas le regard. Elle fait front. Elle résiste ».
Avec son œuvre rétrospectif, mémoriel, Mehdi Charef montre à quel point il a été marqué par le déracinement de sa terre natale. Dans La Cité de mon père, il le décrit ainsi : « Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. »
Un univers qu’il a su ouvrir aux autres, d’abord aux enfants de l’immigration maghrébine, à celles et ceux des quartiers populaires, puis à tous les autres.
Cartographe : Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora
Les États maghrébins, dans leurs délimitations actuelles, sont récents mais s’inscrivent dans une longue histoire commune liée aux colonisations multiples. Unis par la langue ou la religion, ils peinent pourtant à se définir comme un espace homogène. Fragilisés par les mutations économiques et sociales, ils n’en demeurent pas moins des acteurs internationaux majeurs. Pour comprendre les enjeux actuels du Maghreb, cet atlas revient sur : • La définition géographique complexe de la région et les fondements historiques du Maghreb contemporain, de la préhistoire à la décolonisation. • Le poids des États autoritaires confrontés aux identités nationales, à la place de l’islam, aux tensions autour du djihadisme ou aux rivalités géopolitiques. • Les profondes mutations socioculturelles et la persistance des inégalités. • Les liens avec les anciennes métropoles coloniales et la volonté de nouveaux partenariats, notamment avec les Suds.
Plus de 100 cartes pour comprendre le Maghreb d’hier et d’aujourd’hui et sa difficile intégration dans la mondialisation.
Ni un hommage, ni un guide touristique, mais une enquête sur une ville pas tout à fait comme les autres. Condamnée par le pouvoir central à devenir un port militaire, Toulon doit son essor à la gloire de l’Empire. Dans les années 1960, son déclin économique est fortement lié aux indépendances. Cette histoire mal assumée se révèle dans son patrimoine urbain et muséal. L’école, la religion et la rénovation de l’espace public continuent de reproduire des schémas coloniaux, la nostalgie de l’Algérie française et le racisme restant des affects électoraux puissants. Est-ce si spécifique à Toulon, ou bien est-ce révélateur d’une France qui n’en a toujours pas fini avec le colonialisme ?
« Un massacre en Kabylie » (La Découverte) est un livre-événement. Prolongeant une enquête menée pour Mediapart, Safia Kessas et Fabrice Riceputi y dévoilent l’ampleur d’un crime de guerre commis par l’armée française le 23 mai 1956, des assassinats de civils et des viols collectifs. En voici la préface.
L’histoire est une enquête. C’est même sa définition étymologique depuis Hérodote dont les Histoires peuvent aussi se traduire par L’Enquête, soit la signification du mot grec originel, de ἵστωρ, celui qui sait, celui qui connaît. Vingt-cinq siècles nous séparent du « père de l’Histoire », comme le surnommait le Romain Cicéron, mais le défi n’a pas changé : une quête du passé menée au présent.
C’est donc une recherche d’indices, de documents, de témoignages, de récits et de faits, qui s’assemblent et s’ajustent ensuite, par recoupements et vérifications, comme s’emboîteraient les pièces d’un puzzle. Le résultat final est une représentation momentanée, toujours en chantier, de ce que nous n’avons pas vécu mais que nous avons besoin de savoir afin de nous retrouver et de nous situer. En somme, de ne pas être perdus, voire égarés, en devenant prisonniers d’un présent omniprésent, sans mémoire ni repères, ignorant du passé, le travestissant par le mythe, la légende ou le mensonge.
L’enjeu politique de cette connaissance n’est pas mince tant sa maîtrise conditionne l’invention du futur : non seulement ses potentialités émancipatrices ou, à l’inverse, ses régressions conservatrices, mais aussi l’autonomie de la société dans cette élaboration, sa capacité à échapper aux dogmes, quels qu’ils soient, imposés par les puissances – pouvoirs étatiques, dominations idéologiques ou possédants économiques.
Aux éditions La Découverte, 12 euros
Le livre que vous avez entre les mains en est une exemplaire démonstration. Il nous révèle un massacre colonial commis le 23 mai 1956, pendant la guerre d’Algérie, dans trois villages de Kabylie où des unités de l’armée française assassinèrent impitoyablement, durant quelques heures, le temps d’une petite journée, toute une population civile, pacifique et désarmée, par représailles préméditées contre un maquis indépendantiste tout proche.
Au bas mot, soixante-quinze habitants y ont perdu la vie. Mais ce ne furent pas les seules victimes. Réussissant à lever le voile sur le tabou des violences sexuelles comme armes de guerre, cette enquête historique établit que, durant cette expédition punitive, nombre de femmes furent violées. Une pratique dont la banalité est résumée par cette phrase de l’un des massacreurs, entendue par un témoin : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue ».
Associant une journaliste documentariste, Safia Kessas, et un historien de métier, Fabrice Riceputi, cette enquête au présent met au jour un passé enfoui qui s’ajoute aux nombreuses pièces à conviction attestant des crimes du colonialisme français. Prolongeant et approfondissant une série parue dans Mediapart à l’été 2025, l’implacable documentation de cet « Oradour-sur-Glane » parmi tant d’autres, sur la longue durée de la conquête puis de l’occupation françaises en Algérie, contredit, à elle seule, le négationnisme des crimes coloniaux dont le retour en force dans le débat public fait aujourd’hui le lit des idéologies racistes, suprémacistes et fascistes.
Mais le travail de Safia Kessas et Fabrice Riceputi n’est pas qu’un témoignage à charge supplémentaire dans l’instruction de cette affaire non classée, des deux côtés de la Méditerranée, qu’est la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962. Avec précaution et modestie, leur livre ouvre de nouvelles perspectives de recherche tant il est doublement novateur, aussi bien par son terrain d’investigation que par sa méthode d’enquête.
Le recours à l’histoire orale
Les victimes de cette tragédie qui a ensanglanté la vallée de la Soummam, non loin du village où se tint, quelques mois plus tard, le 20 août 1956, le congrès du Front de libération nationale (FLN) qui adopta la plate-forme de la révolution algérienne, ne sont ni des militants ni des citadins, encore moins des cadres du mouvement indépendantiste. Ce sont des paysans montagnards, tout un peuple de sans-grades et d’obscurs pour reprendre les mots qu’affectionnait Jean Maitron, ce promoteur d’une histoire sociale faisant droit aux anonymes autant, sinon plus, qu’aux notoriétés.
En suivant Safia Kessas et Fabrice Riceputi en Kabylie dans leur enquête sur les lieux du drame, on découvre une mémoire vive de la guerre d’indépendance, de ses blessures et de ses déchirures. Entretenue par la société elle-même, elle est tissée de récits sensibles, de transmissions entre générations, de lieux et de monuments perpétuant un souvenir populaire qui échappe à la propagande étatique du pouvoir central algérien. À mille lieues d’une histoire officielle, assénée comme un savoir venu d’en haut, leur démarche assumée d’un récit parti d’en bas ouvre des perspectives encore largement inexplorées : l’archivage oral d’une mémoire populaire de la guerre d’Algérie.
Car leur novation est aussi méthodologique. Dans le sillage des travaux pionniers de Claire Mauss-Copeaux, qui documenta un massacre similaire, commis à Oudjehane dans le Constantinois, à la même époque, Safia Kessas et Fabrice Riceputi démontrent combien le recours à l’histoire orale est indispensable pour rendre compte, dans toutes ses nuances, sensibilités et complexités, d’un événement aussi traumatique que le fut la guerre d’Algérie.
Le rôle clé de Safia Kessas en est ici la preuve : c’est elle qui, la première, déclenche cette recherche en remontant le fil de sa propre mémoire familiale. Recueillant les confidences de son père, Tayeb, immigré algérien à Bruxelles, alors qu’il vit ses derniers instants en 2019, elle va transformer cette bataille intime contre des silences en curiosité publique pour un histoire collective. Et, pour y parvenir, elle va souhaiter et construire ce compagnonnage avec un historien de profession.
Dans la diaspora algérienne, ce sont souvent de farouches volontés féminines qui, dans le dialogue entre générations, réussissent ainsi à percer des murs de douleur, ouvrant des brèches mémorielles dans lesquelles s’engouffre la recherche historienne. À l’instar des lanceurs d’alerte, auxquels sont souvent redevables les journalistes, rien ne serait possible dans ces enquêtes sans ces chercheuses de mémoire dont Safia Kessas est, ici, l’incarnation.
La parole féminine
Car, aussi nécessaires soient-elles, les archives écrites qui documentent la guerre française en Algérie sont forcément incomplètes et parcellaires, voire mensongères quand elles taisent volontairement les crimes commis. Même quand elles rapportent des faits précis, permettant de recouper les témoignages oraux, elles n’en rendent pas l’épaisseur humaine, cette trame vécue qui fait la sensibilité du récit mémoriel. Surtout, elles ne suffisent pas à dire l’indicible que recouvre le long silence des victimes. Et plus particulièrement, parmi ces victimes, le silence des femmes dont l’histoire est invisibilisée par le pouvoir des hommes, où se croisent tradition patriarcale et héroïsme masculiniste.
Documentant, parmi les armes de la guerre coloniale, l’usage du viol au même titre que celui de la torture, ce livre fait enfin entendre la parole féminine en réussissant à lever le poids de honte qui l’empêchait. C’est ainsi qu’il illustre la force investigatrice et démonstrative de l’histoire orale, seule à pouvoir rendre compte des pleins et des déliés, des creux et des bosses, des ombres et des clairs-obscurs d’une expérience vécue.
Grâce à elle, la société, dans sa diversité et sa pluralité, reprend ses droits sur le récit historique officiel qui a toujours tendance à unifier et, donc, à uniformiser. En Algérie comme en France, toute confiscation de l’histoire par l’État conduit à faire silence sur ce qui nuance, dérange ou contredit, qu’il s’agisse de la réalité criminelle du colonialisme français ou de l’autonomie vitale de la société algérienne.
Lui-même pionnier en ce domaine, notamment dans ses recherches sur les camisards, l’historien Philippe Joutard a tôt défendu l’alliance nécessaire entre histoire et mémoires, s’insurgeant contre « la dévalorisation de la culture orale », ravalée au rang dépréciatif de folklore, qui imprégnait la tradition académique française. « L’histoire a besoin des mémoires », écrit-il, en soulignant l’enjeu aussi bien épistémologique qu’éthique de cette alliance.
« La mémoire, explique-t-il, prémunit l’histoire contre la tentation du déterminisme. Elle permet de retrouver le passé, comme un présent ayant un avenir, c’est-à-dire comme ayant plusieurs solutions possibles. L’enjeu est de reconnaître la liberté humaine. […] Enfin, l’histoire ne peut pas être la résurrection intégrale du passé ; ce n’est d’ailleurs pas sa vocation. La mémoire peut lui fournir le fil d’Ariane, le lien charnel dont elle a besoin pour rendre le passé intelligible. Elle lui fait entendre d’autres voix qui éclairent des fragments de réalités passées. »
Une histoire citoyenne
Lors d’un colloque savant, rappelle Philippe Joutard, l’historien Pierre Vidal-Naquet n’hésita pas à paraphraser la célèbre formule de Clemenceau à propos des militaires et de la guerre : « L’histoire est trop sérieuse pour être laissée aux historiens. » Historien lui-même, Fabrice Riceputi est d’autant plus fidèle à cette recommandation qu’elle émane d’un homme qu’il tient pour son maître tant il n’a cessé de traquer les silences français sur le colonialisme. Se faisant historien du présent alors que son domaine de prédilection était l’antiquité grecque, le jeune Vidal-Naquet fut en effet en première ligne de la révélation, en temps réel, de la torture dans la République durant la guerre d’Algérie.
Cet engagement historien supposait de faire droit à la parole des témoins et de s’appuyer sur ces témoignages oraux pour traquer, dans les archives écrites, des bribes d’aveux malgré la chappe de plomb du secret d’État. Parce qu’elle fait entendre la voix des victimes, des exclus, des opprimés et des minorités, cette démarche sera toujours subversive car émancipatrice. S’il l’on en doutait, Les Lieux de mémoire, cette célèbre somme coordonnée par Pierre Nora, futur académicien devenu gardien d’un histoire française identitaire et conservatrice, fait totalement l’impasse sur l’Algérie, qu’il s’agisse de la conquête coloniale ou de la guerre d’indépendance.
À l’opposé de ces silences officiels, dont académisme et étatisme sont les gardiens jumeaux, des historiens citoyens n’ont cessé de se relayer pour affronter les douloureuses vérités de la longue durée coloniale française jusqu’à son présent persistant. Ainsi de Jean-Luc Einaudi qui, éducateur de métier, se fit enquêteur historien, en mettant au jour la réalité du massacre parisien du 17 octobre 1961 dont la police française porte la responsabilité. Ses victimes, par dizaines, étaient des « Français musulmans d’Algérie », selon la dénomination officielle de l’époque, cette population travailleuse et ouvrière d’Ile-de-France qui avait répondu à l’appel de la fédération de France du FLN pour une manifestation pacifique, bravant le couvre-feu raciste qui leur était imposé.
L’hommage que lui a rendu Fabrice Riceputi dans un livre paru en 2015 n’est évidemment pas étranger à sa rencontre avec Safia Kessas qui cherchait les maillons manquants d’une histoire collective dans la chaîne de mémoire familiale qu’elle était en train de reconstituer. De leur alliance est née cette enquête aussi inédite que remarquable. Elle s’inscrit dans une vaste entreprise dont l’enjeu n’est rien moins que la rencontre des deux peuples, français et algérien, autour d’une vérité de l’histoire tissée d’une pluralité des mémoires. Il ne s’agit pas de « réconciliation », selon une vulgate en vogue, car ce serait mettre à égalité colonisateurs et colonisés, dominants et dominés. L’enjeu serait plutôt de tracer le chemin d’une conversation commune par le secours de mémoires dont la reconnaissance restaure la justice qui a tant manqué.
Un enjeu universel
En compagnie de l’éminente historienne Malika Rahal, Fabrice Riceputi avait montré la voie en ouvrant un chantier aussi immense qu’inédit avec la création d’un site, 1000autres.org, mettant en œuvre une histoire participative autour des disparus de la mal nommée « bataille d’Alger » : « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers ». Venant au secours des manques et des oublis de l’histoire écrite, de ses absences et de ses silences, ce champ de recherches devrait devenir une priorité pour les jeunes générations historiennes, avant que s’éteignent les voix des derniers témoins, qu’ils aient été Algériens ou Français, civils ou militaires. Associant enquêtes de terrain et recherches aux archives, confrontant les réalités du premier aux découvertes des secondes, Malika Rahal et Fabrice Riceputi ont multiplié, ces dernières années, les démonstrations du caractère fructueux de cette démarche (à lire sur Mediapart, ici et là).
Le plaidoyer de l’historien Philippe Joutard en défense de l’apport de l’histoire orale à sa discipline se termine par la citation d’un poème d’Aimé Césaire, évoquant la durable blessure d’un descendant d’esclaves dont la mémoire n’a pas été reconnue :
J’habite une blessure sacrée J’habite des ancêtres imaginaires J’habite un couloir obscur J’habite un long silence.
S’il fallait une incitation supplémentaire à poursuivre et à élargir la démarche novatrice dont relève le livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, on ne pouvait trouver mieux que cette référence au poète et homme politique martiniquais. Du sujet qui, ici, nous occupe et nous préoccupe, de son enjeu universel et de son actualité persistante, Aimé Césaire avait déjà tout dit. C’était dans son Discours sur le colonialisme, initialement paru en 1950, puis en 1955 dans une version revue et augmentée :
« Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation mortellement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. »
Publié en France par La Découverte et en librairie à partir du 7 mai, « Un massacre en Kabylie » est également publié en Algérie chez Barzakh :
Plus de 2 millions d’Algériens déplacés de force, 200 000 morts : le livre de Lorraine Rossignol, grand reporter à Télérama, révèle la tragédie occultée des 2 500 camps durant la guerre d’Algérie.
Présentation de l’éditeur
1954-1962. Durant toute la guerre d’Algérie, sur 8,5 millions de “musulmans”, plus de 2 millions de fellahs – des paysans vivant dans le djebel ou sur les Hauts Plateaux – furent déplacés de force par l’armée française et regroupés dans quelque 2 500 camps. On estime qu’environ 200 000 personnes y trouvèrent la mort, victimes de malnutrition ou de maladies, majoritairement des enfants. À l’époque, à peine une décennie après la découverte des camps nazis, des voix s’élevaient déjà pour dénoncer un génocide en cours. Mais qu’avaient donc pu faire ces fellahs pour se retrouver “parqués” là ? La stratégie des autorités françaises, d’abord militaire, puis très vite politique, était claire : il fallait les empêcher d’apporter un soutien logistique aux “fellaghas”, ces maquisards de l’Armée de libération nationale qui opéraient depuis les montagnes et les zones rurales les plus reculées. L’objectif final était d’embrigader ces populations regroupées selon un modèle directement inspiré de l’expérience indochinoise, ce qui permettait, au passage, d’oublier Diên Biên Phu. En croisant des sources historiques, sociologiques, économiques, démographiques, politiques et médiatiques avec des témoignages recueillis tant en France qu’en Algérie, Lorraine Rossignol entraîne le lecteur dans un récit-enquête. Tout en révélant ces sombres réalités, elle nous donne à voir les acteurs qui contribuèrent, de façon déterminante pour certains, à éclairer cette histoire dont ils furent les contemporains : Michel Rocard, Pierre Bourdieu, Frantz Fanon… Dans les débats mémoriels actuels, cet ouvrage entend briser, une fois encore, un trop lourd silence.
Un spectre hante la France : le spectre du colonialisme
Depuis au moins deux décennies, les factions idéologisées de la production du savoir, du traitement de l’information et de la conquête du pouvoir ont contribué, au gré des « guerres culturelles », à faire du rapport au passé colonial l’une des problématiques les plus sensibles dans une société fragmentée. Cette question, souvent perçue à travers le prisme algérien, soulève de nombreux enjeux contemporains, par delà les controverses inhérentes aux cercles intellectuels : de la persistance niée du racisme à l’instrumentalisation de la diversité, en passant par la politisation de la présence musulmane, le tout sur fond de décomposition du vieux mouvement ouvrier et de crise du capitalisme néolibéral. Au croisement de la science politique, de la sociologie critique et de l’histoire des idées, ce livre aborde ces thématiques avec une approche singulière, qui associe pensée matérialiste et méthode dialectique, à rebours de la fausse conscience ou de la mauvaise conscience qui prévalent dans les débats. Sans concession à l’idéologie dominante ni à ses fausses alternatives, il invite aussi à examiner d’un regard neuf la trajectoire de figures intellectuelles confrontées à la révolution anticoloniale dans le tiers-monde ou à l’avènement d’une France postcoloniale, à l’instar d’Albert Camus, Guy Debord, Frantz Fanon, Joseph Gabel, Maxime Rodinson, etc., dont la part d’ombre et de lumière résonne avec force dans la conjoncture actuelle
Paru le Vendredi 03 Avril 2026 aux éditions de l’Echappée
Jeudi 16 Avril 2026 Nedjib Sidi Moussa présentera Le Spectre du colonialisme à partir de 19h30 à la librairie Libre Ère (111 bd de Ménilmontant, 75011 Paris)
Comment la notion de race, très discutable sur le plan scientifique, a-t-elle pu transformer le monde de façon globale, entre les années 1850 et aujourd’hui ? Cet ouvrage analyse son apparition au siècle des Lumières et son utilisation politique à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Une attention particulière est portée sur les années 1930, époque où la racialisation touche non seulement le nazisme et les fascismes, mais encore toutes les nations européennes, les empires coloniaux, les Amériques et l’Asie. L’auteur de ce livre montre comment la modernité industrielle a réquisitionné cette notion de race pour en faire un outil de domination, alors que les minorités s’en sont saisies pour tenter de résister à cette domination.