Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Les camps de regroupement – Lorraine Rossignol

Plus de 2 millions d’Algériens déplacés de force, 200 000 morts : le livre de Lorraine Rossignol, grand reporter à Télérama, révèle la tragédie occultée des 2 500 camps durant la guerre d’Algérie.

Présentation de l’éditeur

1954-1962. Durant toute la guerre d’Algérie, sur 8,5 millions de “musulmans”, plus de 2 millions de fellahs – des paysans vivant dans le djebel ou sur les Hauts Plateaux – furent déplacés de force par l’armée française et regroupés dans quelque 2 500 camps. On estime qu’environ 200 000 personnes y trouvèrent la mort, victimes de malnutrition ou de maladies, majoritairement des enfants. À l’époque, à peine une décennie après la découverte des camps nazis, des voix s’élevaient déjà pour dénoncer un génocide en cours.
Mais qu’avaient donc pu faire ces fellahs pour se retrouver “parqués” là ? La stratégie des autorités françaises, d’abord militaire, puis très vite politique, était claire : il fallait les empêcher d’apporter un soutien logistique aux “fellaghas”, ces maquisards de l’Armée de libération nationale qui opéraient depuis les montagnes et les zones rurales les plus reculées. L’objectif final était d’embrigader ces populations regroupées selon un modèle directement inspiré de l’expérience indochinoise, ce qui permettait, au passage, d’oublier Diên Biên Phu.
En croisant des sources historiques, sociologiques, économiques, démographiques, politiques et médiatiques avec des témoignages recueillis tant en France qu’en Algérie, Lorraine Rossignol entraîne le lecteur dans un récit-enquête. Tout en révélant ces sombres réalités, elle nous donne à voir les acteurs qui contribuèrent, de façon déterminante pour certains, à éclairer cette histoire dont ils furent les contemporains : Michel Rocard, Pierre Bourdieu, Frantz Fanon…
Dans les débats mémoriels actuels, cet ouvrage entend briser, une fois encore, un trop lourd silence.

Parution : 01/04/2026 – Actes Sud https://actes-sud.fr/catalogue/une-tragedie-occultee-de-la-guerre-d-alg-021556

Le Spectre du colonialisme – Nedjib Sidi Moussa

Présentation de l’éditeur

Un spectre hante la France : le spectre du colonialisme

Depuis au moins deux décennies, les factions idéologisées de la production du savoir, du traitement de l’information et de la conquête du pouvoir ont contribué, au gré des « guerres culturelles », à faire du rapport au passé colonial l’une des problématiques les plus sensibles dans une société fragmentée.
Cette question, souvent perçue à travers le prisme algérien, soulève de nombreux enjeux contemporains, par delà les controverses inhérentes aux cercles intellectuels : de la persistance niée du racisme à l’instrumentalisation de la diversité, en passant par la politisation de la présence musulmane, le tout sur fond de décomposition du vieux mouvement ouvrier et de crise du capitalisme néolibéral.
Au croisement de la science politique, de la sociologie critique et de l’histoire des idées, ce livre aborde ces thématiques avec une approche singulière, qui associe pensée matérialiste et méthode dialectique, à rebours de la fausse conscience ou de la mauvaise conscience qui prévalent dans les débats.
Sans concession à l’idéologie dominante ni à ses fausses alternatives, il invite aussi à examiner d’un regard neuf la trajectoire de figures intellectuelles confrontées à la révolution anticoloniale dans le tiers-monde ou à l’avènement d’une France postcoloniale, à l’instar d’Albert Camus, Guy Debord, Frantz Fanon, Joseph Gabel, Maxime Rodinson, etc., dont la part d’ombre et de lumière résonne avec force dans la conjoncture actuelle

Paru le Vendredi 03 Avril 2026 aux éditions de l’Echappée

https://www.lechappee.org/collections/hors-collection/le-spectre-du-colonialisme

Jeudi 16 Avril 2026 Nedjib Sidi Moussa présentera Le Spectre du colonialisme à partir de 19h30 à la librairie Libre Ère (111 bd de Ménilmontant, 75011 Paris)

La racialisation du monde. De la modernité à nos jours – Régis Meyran

Présentation de l’éditeur

Comment la notion de race, très discutable sur le plan scientifique, a-t-elle pu transformer le monde de façon globale, entre les années 1850 et aujourd’hui ? Cet ouvrage analyse son apparition au siècle des Lumières et son utilisation politique à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Une attention particulière est portée sur les années 1930, époque où la racialisation touche non seulement le nazisme et les fascismes, mais encore toutes les nations européennes, les empires coloniaux, les Amériques et l’Asie. L’auteur de ce livre montre comment la modernité industrielle a réquisitionné cette notion de race pour en faire un outil de domination, alors que les minorités s’en sont saisies pour tenter de résister à cette domination.

Les musées fantômes du capitalisme colonial

L’Œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation, Sophie Cras, Flammarion, 304 pages

Dans un essai qui vient de paraître, l’universitaire Sophie Cras se penche sur l’existence oubliée d’une « bizarrerie » : des musées commerciaux du XIXe siècle, en partie constitués d’échantillons de matières premières issues des colonies. Et reformule avec force la question de la décolonisation des musées – Ludovic Lamant

Au-delà de leurs adresses parisiennes, qu’ont en commun la Bourse du commerce, fondation privée du milliardaire François Pinault, et le musée de l’Histoire de l’immigration dans le palais de la Porte-Dorée, un établissement public de l’est de la capitale ? Les deux lieux ont une dette envers un type de musée aujourd’hui oublié, et aux collections quasiment disparues, le « musée commercial ».

Si l’on en croit l’essai très stimulant que leur consacre l’historienne de l’art Sophie Cras (L’Œil capitaliste, Flammarion), les musées commerciaux et leurs déclinaisons étaient pourtant l’une des familles de musées les plus répandues à la fin du XIXsiècle. L’universitaire en a dénombré plus de 180, installés dans une trentaine de pays (dont une vingtaine en France), jusqu’aux États-Unis et en Australie. Beaucoup d’entre eux ont profité de l’élan des expositions universelles pour nourrir leurs collections.

Qu’y voyait-on ? Des objets sans grande valeur artistique, mais dotés d’une étiquette et d’un prix : des bocaux de graines de café, des piles de textiles, des échantillons de bois, des flocons de coton ou encore des alignements d’ustensiles de cuisine… À l’opposé exact de la manière dont les collections publiques des musées français sont aujourd’hui considérées : « inaliénables », c’est-à-dire, comme le relève Sophie Cras, ne pouvant être « ni vendues ni cédées, littéralement hors de prix ».

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Couverture de « L’Œil capitaliste » de Sophie Cras et images d’archives issues de ces musées disparus. © Photomontage Mediapart

Marchandises impériales

Ces musées à finalité marchande connurent leur véritable essor à partir des années 1880, « instruments au service de la politique économique des gouvernements dans un contexte de course à la colonisation ». Héritières lointaines du « musée utile » défendu durant la Révolution française, ces « bizarreries », selon l’autrice, mettaient en scène le « fantasme du marché parfait », structuré en deux espaces : l’import (des échantillons de matières premières des colonies) et l’export (les produits transformés depuis les métropoles, à plus forte valeur ajoutée). En quelques années, ces musées sont devenus des outils d’intelligence économique, au service des entrepreneurs d’alors – des « négociants ».

Ce travail replace au cœur le rôle des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ».

Sophie Cras ne s’en tient pas à ce travail d’archéologie d’un type de musée « fantôme » qui a échoué, vite dépassé, au tournant du siècle, par d’autres avatars encore plus douteux et racistes (dont le musée des Colonies, au projet plus explicitement idéologique, au service du projet colonial). Elle ancre sa réflexion en théorisant ce qu’elle nomme un « œil capitaliste », s’inspirant des travaux pionniers de Michael Baxandall. Cet historien britannique avait défini « l’œil du Quattrocento », en s’intéressant aux histoires sociales et culturelles qui conditionnaient la manière dont les œuvres étaient regardées dans la Renaissance italienne du XVsiècle.

Le musée commercial devient, pour Sophie Cras, le prétexte pour « prendre au sérieux cet exercice du regard, logé au cœur de l’activité économique ». À travers l’étude des dispositifs d’exposition, axés sur la mesure et le prix, répétitifs et rétifs à toute forme de divertissement, elle documente une manière « rationnelle » et « pragmatique », apolitique en apparence, de regarder ces marchandises impériales, et les fantasmes de richesse qui leur sont associés. 

Ce travail richement illustré replace donc au cœur le rôle – et la responsabilité – des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ». Depuis un endroit très original, L’Œil capitaliste dialogue ainsi avec plusieurs ouvrages récents et importants, d’Un empire bon marché, de Denis Cogneau (Seuil, 2023, sur le fait que la colonisation a bien servi des intérêts économiques français), à Un empire de velours, de David Todd (éditions La Découverte, 2022, qui documente la constitution d’un empire français encore informel, au XIXsiècle, profitant à l’économie hexagonale).

Décolonisation des musées

Sophie Cras parvient aussi, en ressuscitant cette histoire enfouie des musées commerciaux à travers le monde, à poser avec d’autres termes des questions aujourd’hui brûlantes. À commencer par la fameuse « décolonisation » des musées occidentaux : pour y parvenir, écrit en substance l’autrice, encore faut-il que ces musées accomplissent un travail de fond sur les étapes de leur histoire et mettent au jour leurs racines les plus lointaines.

À ce sujet, le cas du musée de l’Histoire de l’immigration de la Porte-Dorée à Paris, ouvert en 1931, bien après la vogue des musées commerciaux, est révélateur : si ce palais a fait l’objet de nombreuses études, dont un essai récent de Françoise Vergès et Seumboy Vrainom, ses liens étroits restent méconnus, avec un musée commercial parisien disparu (il a récupéré une partie des collections d’un « Office colonial » autrefois situé au Palais-Royal).

Sophie Cras montre aussi, dans une conclusion sans doute un peu trop elliptique, que l’enjeu de la décolonisation des musées est intimement lié à celui de leur « décapitalisation », tant la manière de faire fonctionner certains musées aujourd’hui, sur fond de mécénat d’entreprises privées, peut rappeler les méthodes de musées économiques au XIXsiècle.

Quant au sujet des restitutions, sur lequel les député·es de l’Assemblée nationale devraient finir par se prononcer d’ici à l’été, le livre, là encore, déplace un peu la réflexion. « Les restitutions constituent la pointe très visible de l’iceberg, et il est nécessaire d’y réfléchir, précise Sophie Cras jointe par MediapartMais il faut aussi penser à ces centaines de milliers d’objets, perdus ou détruits, qui ne seront jamais réclamés, parce que leur valeur, économique ou symbolique, ne s’impose plus pour personne aujourd’hui – et pas non plus au sein des communautés de pays autrefois colonisés. Ces objets ne font l’objet d’aucune bataille pour leur retour, mais c’est pourtant aussi dans l’histoire de ces grands ensembles que se joue l’héritage colonial des musées. »

Source : Mediapart- 24/03/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/240326/les-musees-fantomes-du-capitalisme-colonial

« Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara » – Samia Henni

Présentation de l’éditeur
Toxicité coloniale revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. Ce programme secret, qui s’est déroulé pendant et après la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), a permis au régime colonial français de mettre à feu quatre bombes atomiques atmosphériques, treize souterraines et de mener d’autres expériences nucléaires dans le désert.

Alors que la grande majorité des documents d’archives sont toujours classés secret aujourd’hui, Toxicité coloniale rassemble une variété de sources permettant de documenter l’histoire violente des activités de la France en Algérie. Le livre constitue un corpus de choix à l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale pour ceux et celles qui s’intéressent à l’architecture, au paysage et aux pratiques d’archivage dans une démarche décoloniale.

Alors que ces bombes ont eu des conséquences durables pour les populations et les environnements locaux ainsi que pour les vétérans français, le manque de contrôle des explosions, les lacunes de sécurité et l’utilisation des Algériens comme main-d’œuvre sur des chantiers particulièrement dangereux apparaissent comme des faits coloniaux d’une importance majeure.

Algérie. Les fantômes de la guerre d’indépendance – Florence Beaugé

Dans Ce que la mort m’a pris de toi, l’historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d’enfance : ceux du fils d’un résistant monté au maquis, avant d’être tué par l’armée coloniale française.

C’est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l’intime à l’Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l’enchaînement des événements qui ont conduit l’Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L’incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.

Au départ, « il y avait le soleil et Père, l’un rythmait les jours et l’autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C’est le deuxième enfant d’une fratrie de quatre, descendant d’une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l’Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l’est de l’Algérie.

Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d’exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d’un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu’à leurs noms, falsifiés par une loi sur l’état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.

Un point de non-retour

Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d’artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d’autres trous sanglants de l’Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d’une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l’indigène ? Et pour quelle liberté ?

S’il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n’a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l’Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l’événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n’y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l’homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d’Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d’envoi de la guerre d’indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.

Un jour d’automne 1955, le père s’éclipse. Ses enfants n’ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu’il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n’arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu’est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu’elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »

« Comme si elle tremblait en moi »

Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n’ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l’idée qu’ils puissent revenir. Qu’ils s’en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu’il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C’était comme si elle tremblait en moi », se souvient l’enfant.

Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu’il ne peut plus « faire revenir quelqu’un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu’une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu’à ma propre existence ».

Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d’argent, donc de soins. Elle se souvient :

« C’est après cela que je l’ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m’effrayait. Alors il m’a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées« .

Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d’hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».

La mort s’étale en une du journal

Mais la guerre continue de s’immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions… « Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d’impuissance… »

La famille reverra une fois le père, lors d’une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c’est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s’intensifie. Un jour d’octobre 1957, l’enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L’organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s’étale à la une. C’est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d’annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n’étais qu’un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l’aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d’annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu’il va devoir prononcer. C’est donc par lui que le malheur va arriver ?

Les pages les plus poignantes du récit sont là. L’enfant pense qu’il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu’à elle. « Ce n’était pas moi, mais l’autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l’épouvante. Et si tout cela n’était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :

« Qu’en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l’avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu’il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s’il le faut, mais je le retrouverai vivant ! »

On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d’une embuscade avec l’armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l’enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L’auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c’est Hosni Kitouni, l’un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d’enfant. C’est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.

  1. Zaouïa : En Afrique du Nord, établissement sous l’autorité d’une confrérie religieuse.

Source : Orient XXI – 30/01/2026 https://orientxxi.info/Algerie-Les-fantomes-de-la-guerre-d-independance

Le destin d’un tirailleur algérien engagé de force dans la Première Guerre mondiale – Clotilde Martin

Avec Bachir, le brave tirailleur, Idir Tas fait revivre le destin d’un tirailleur algérien engagé de force dans la Première Guerre mondiale, arraché à son village kabyle pour combattre sur les fronts français. À travers le parcours de Bachir, membre de sa propre famille, l’auteur restitue une mémoire longtemps reléguée au second plan et rend hommage au courage des Poilus comme à celui des tirailleurs algériens. Un récit publié chez L’Harmattan, en librairie le 12 février.

Dans le récit Bachir, le brave tirailleur, Idir Tas retrace le parcours d’un tirailleur algérien durant la Première Guerre mondiale. En février 1917, l’Armée coloniale française est venue chercher Bachir – le grand frère du grand-père paternel de l’auteur –  chez lui, à Aït-Saâda, sur les hauteurs d’Akfadou.

Il a été emmené en Métropole, d’abord à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, puis sur le front à l’Est de la France. Après avoir été blessé en août 1918 et après avoir fait plusieurs mois d’hôpital, Bachir s’est engagé dans l’Armée, au lieu de rentrer chez lui comme démobilisé. Il a été affecté dans la Marne en mars 1919, puis à Salonique en octobre 1919 et enfin en Algérie en février 1920 en tant que réserviste, avant d’être dégagé de toute obligation militaire en octobre 1931. Ce livre rend hommage au courage de tous les Poilus et aux tirailleurs algériens.

Auteur

Docteur en automatique et traitement du signal du Polytechnique de Grenoble, Idir Tas est l’auteur de « L’Étoile des neiges. Conte pour les enfants d’Algérie » (L’Aube, 1997) », « Les genêts sont en fleurs » (Gaspard Nocturne, 2003) et « Le murmure du figuier bleu » (L’Harmattan, 2014). Il écrit également des chansons et compose de la musique, inspirées par les chants traditionnels kabyles ou arabo-andalous.

Source : Actualitté – Avant-parutions – 24/01/2026 https://actualitte.com/article/128915/avant-parutions/le-destin-d-un-tirailleur-algerien-engage-de-force-dans-la-premiere-guerre-mondiale

Des colonisés ingouvernables – Emmanuel Blanchard 

Emmanuel Blanchard, Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940), Presses de Sciences Po, 2024

Au mitan des années 1920, Paris abritait les locaux du SAINA (Service des affaires indigènes nord-africaines) qu’on appela bientôt le « bureau arabe » chargé de contrôler et surveiller l’immigration des sujets musulmans principalement venus de Kabylie. Le hasard a voulu qu’en 2008, les archives publiques mettent la main sur un reliquat d’archives de ce service, mises dans de grands sacs et livrées aux pigeons, souris et à l’humidité dans le sous-plafond d’une école primaire parisienne. Deux ans plus tard, l’historien Emmanuel Blanchard commençait à explorer les quinze cartons composant ce fonds. Son livre Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940) est le fruit, passionnant, de sa recherche.

https://www.pressesdesciencespo.fr/fr/book/?GCOI=27246100665740

Les colonisés font peur. Indispensables pendant la guerre pour produire de quoi alimenter les champs d’horreur, ils étaient tout autant indésirables puisqu’on redoutait qu’ils s’imaginent pouvoir faire souche en métropole, y fonder famille, voire même faire leurs quelques idées séditieuses1. Il fallait donc surveiller cette classe aussi laborieuse que potentiellement dangereuse, et le SAINA s’y employa grâce à son réseau d’indicateurs. Surveiller ou bien l’entourer d’une affection toute paternaliste. Comme le déclara un élu parisien, Pierre Godin, « notre surveillance n’est pas, pour eux, une sujétion, c’est une sécurité – plus encore c’est un bonheur. »

En explorant les archives du SAINA, Emmanuel Blanchard en a tiré une conclusion : les colonisés ne sont « jamais autant ingouvernables que quand ils demandent à être gouvernés et non simplement commandés ». Car des requêtes inattendues affluent sur les bureaux du SAINA. Les travailleurs coloniaux font appel à lui pour régler les problèmes domestiques posés par leur séjour en métropole. Mohand se plaint que son jeune frère l’ait rejoint en France sans autorisation de l’administration, laissant la maison familiale sans surveillance (masculine) et donc à la merci des convoitises tandis qu’Ouahchia recherche un dénommé Aïssa, parti en France une décennie plus tôt et qui n’a plus donné signe de vie depuis, ce qui pose alors à la famille la question du devenir de ses biens ; cela nous rappelle que la migration fragilise l’ordre familial. Mohammed, au nom des services rendus à l’ordre colonial, demande à être dispensé des impôts locaux qu’il doit au pays alors que Saïd, l’ancien combattant de 1914-1918, demande une permission de port d’armes pour pouvoir, une fois revenu au village, défendre sa maison et ses biens ; ici, ce sont les preuves de loyauté à l’égard de la France qui sont mobilisées. Quant à Tahar, endetté jusqu’au cou, il demande au SAINA d’empêcher la saisie de ses champs qu’il a hypothéqués auprès d’un autre habitant du douar ; cette affaire nous rappelle que la misère régnait en Kabylie et que les administrateurs coloniaux étaient conscients que la situation serait plus explosive encore si on mettait un frein à l’immigration et au transfert d’argent qu’elle entraîne.

En analysant cette poignée de requêtes, Emmanuel Blanchard nous permet de mieux appréhender la façon dont la puissance colonisatrice exerce son autorité sur ses sujets de l’autre côté de la Méditerranée, le rôle ambigu joué par les caïds, mais aussi la capacité des « immigrés » à prendre aux mots la « mission civilisatrice » de la France et à se saisir du droit pour défendre leurs intérêts.

L’ auteur nous appelle ainsi à être plus attentifs « aux tactiques déployées par les sujets désireux de ne plus être inaudibles », autrement dit, des sujets qui « demandent à être gouvernés comme des administrés et non à être commandés comme des sujets. »

1 Je vous renvoie à ces excellents livres : Laurent Dornel, Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, La Découverte, 2025 ; Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945, CNRS Editions, 2025.

[Version audio disponible]

Christophe Patillon

Source : Mediapart – Billet de blog – 14/01/2026 https://blogs.mediapart.fr/christophe-patillon/blog/140126/des-colonises-ingouvernables

Les grands colons d’Algérie Borgeaud, Blachette, Schiaffino et autres – Ahmed Henni

Ils ne descendent pas de capitalistes qui auraient investi dans ce nouveau champ d’accumulation qu’est la colonie. Leurs aïeux, dépourvus de ressources significatives, ont, dans leur quasi-totalité, émigré à la recherche de l’aventure. Leur fortune, parfois stupéfiante, et leur parcours, quelquefois douloureux et exigeant en labeur, n’ont été possibles qu’avec le soutien militaire, juridique et économique du pouvoir politique et colonial en place. Il leur a non seulement fourni des terres conquises par la force armée mais une protection, des aides, des exemptions fiscales, et, surtout, un statut social à part, faisant d’eux, en tant qu’Européens, une caste séparée, ossature d’une ethnocratie profitable. Ils sont une infime minorité parmi les 22.028 titulaires de fermes coloniales ou le million d’Européens. On ne connaît pas parmi eux d’entrepreneurs de commerce ou d’industrie ou de banquiers dignes de figurer au fronton de la colonie.

Les grands colons emblématiques, une centaine, ont des fortunes souvent vertigineuses, accumulées en moins de trente ans. Quels chemins ont-ils suivis pour accumuler si rapidement de telles fortunes? Nous le verrons dans le détail pour les plus saillants d’entre eux, tels les Borgeaud, Blachette, Germain, Manent, Pelegri ou Schiaffino. Ils constituent, parmi les Européens, une sous-caste puissante, unie par des liens matrimoniaux et liguée sur les questions vitales. Ils contractent, le plus souvent, les mariages dans leur sphère sociale. Possédant souvent, au départ, des vignobles proches les uns des autres, ils gardent de solides liens tissés autrefois par le voisinage. Ils sont presque toujours alliés ou associés financièrement les uns aux autres. Ils sont sociétaires ou actionnaires dans de nombreuses exploitations dont ils se partagent le capital et ont la haute main sur le système de crédit. Ils se distinguent aussi par leurs activités de prestige et forment une sous-caste européenne se fréquentant dans leurs clubs réservés de golf, de yachting ou d’aviation.

Au sein de la minorité européenne, ils monopolisent, au titre de l’Algérie, les grands mandats électifs nationaux français. En Algérie, ils sont souvent les maires des villages où se trouve un de leurs vignobles et président ou sont membres d’assemblées diverses ou d’associations professionnelles et autres chambres d’agriculture ou de commerce. De grands journaux en langue française leur appartiennent.

Les grands colons d’Algérie Borgeaud, Blachette, Schiaffino

Ahmed Henni, professeur d’Université, a enseigné aux universités d’Oran, d’Alger et d’Artois. Il a été directeur de recherche au CREAD à Alger et de l’EREIA à l’Artois. Parmi ses publications : Le Cheikh et le Patron, Économie de l’Algérie coloniale, Le capitalisme de rente, Les grands colons d’Algérie.

Oradour coloniaux français. Contre le “roman national”  – Olivier Le Cour Grandmaison

Vient de paraître aux éditions Les liens qui libèrent

Présentation de l’éditeur

25 février 2025. Sur RTL, le journaliste Jean-Michel Aphatie déclare que la France a commis de nombreux Oradour coloniaux en Algérie. Aussitôt, les Républicains, les extrêmes droites et des médias de propagande continue forgent un scandale pour cause de crime de lèse-nation. Fille aînée des Lumières et de la Révolution, la France ne saurait perpétrer de tels actes. Révisionnisme et euphémisation sont au principe de cette défense du roman impérial-républicain. Elle occulte de nombreux précédents.

Après 1945 et lors du dernier conflit algérien, diverses personnalités ont dénoncé la Gestapo et les Oradour français liés aux violences extrêmes de la guerre contre révolutionnaire. Olivier Le Cour Grandmaison les analyse et revient sur leurs origines : la guerre totale, menée par le général Bugeaud à partir des années 1840, avec son cortège de massacres de civils, d’« enfumades », d’urbicides répétés et de razzias destructrices.

Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences et la philosophie politiques à l’université d’Évry Paris-Saclay. Il a publié plusieurs ouvrages sur la colonisation, les racismes passés et contemporains et l’islamophobie.

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