En France, l’Algérie provoque trop souvent passions et excommunications dans un climat de guerre froide rarement rencontré depuis soixante ans. À contre-courant, l’écrivain franco-algérien Karim Amellal avance, dans La Part algérienne de la France, un plaidoyer bienveillant.
Abdallah Benanteur, Méditerranéens, 1992, huile sur toileMusée de l’IMA, donation Claude & France Lemand
Quelque neuf millions d’habitants vivant dans l’Hexagone ont un lien avec l’Algérie. Immigrés, rapatriés, harkis, anciens de la Guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), coopérants ou travailleurs, trois générations ont eu à un moment de leur vie un attachement plus ou moins fort avec l’autre rive. Si la majorité a souvent oublié, il reste néanmoins trois à quatre millions qui « entretiennent un lien direct, charnel, familial » avec l’Algérie.
Dans La Part algérienne de la France, Karim Amellal, écrivain franco-algérien et ancien ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée (2020-2025), déconstruit, chapitre après chapitre, des convictions largement répandues dans l’opinion métropolitaine et montre l’intimité de la relation franco-algérienne.
Non, la Guerre d’indépendance algérienne n’est pas passée : ni chez ceux pour qui le 18 mars 1962 marque une défaite de la France ni chez les descendants des militants du Front de libération nationale (FLN) pour qui c’est le jour de la libération du joug colonial.
Les relations entre Paris et Alger ne sont pas qu’une affaire politique et concernent également la vie quotidienne d’Algériens et de Franco-Algériens qui travaillent, élèvent leurs enfants, partagent les épreuves du peuple français — du COVID au chômage et à la canicule —, fréquentent les consulats et trop souvent font les frais de crises qui les oublient.
Une diaspora hétérogène
Contrairement aux hallucinations de certains responsables politiques et de médias mal intentionnés, la diaspora algérienne ne constitue pas « un bloc compact et homogène ». Au contraire, elle se diversifie socialement et culturellement. Génération après génération, ses enfants, à force de ténacité et d’endurance, font des études supérieures — la moitié des plus jeunes est diplômée de l’enseignement supérieur et occupe des emplois qualifiés ou indispensables. Où en seraient les hôpitaux français, déjà bien malades, sans les quelque 6 000 médecins venus d’Algérie et les dizaines de milliers d’infirmiers et d’infirmières qui les secondent ?
En Algérie, les classes moyennes continuent à parler français, et la population suit avec passion la vie politique dans l’Hexagone — même si la normalisation diplomatique de la Ve République ne la mobilise plus comme il y a vingt ans au moment du voyage triomphal de Jacques Chirac à Alger en pleine guerre d’Irak1.
Enfin, les tenants d’une ligne dure vis-à-vis du régime autoritaire d’Alger, qui se recrutent très à droite et à l’extrême droite, ne réussissent le plus souvent qu’à souder la population et le régime. Un exploit !
Karim Amellal La part algérienne de la France. Contribution au récit national, Éditions de l’aube, 2026, 217 pages, 20 euros
Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, de Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux, paru en février 2026 aux éditions Autrement.
Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.
Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l’historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.
Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.
Un Maghreb, des Maghreb
En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.
Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.
Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.
Une construction coloniale ?
La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».
Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.
Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.
Quelles limites pour le Maghreb ?
Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.
La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.
La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).
Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.
Un espace carrefour
Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.
La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.
Benjamin Badier, enseignant en histoire contemporaine, université Bretagne Sud (UBS) – Anne-Adélaïde Lascaux, maîtresse de conférences en géographie rattachée au laboratoire ESO (Espaces et sociétés), UMR 6590, université de Caen Normandie – Cartographie: Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora
Moha a été refoulé de France vers son pays natal, l’Algérie. Il fait retour en publiant son autobiographie avec Laurent, anthropologue, chercheur au CNRS. Ce livre à deux voix est construit comme un double récit. Moha raconte son enfance dans les centres de réfugiés en Allemagne, une adolescence d’errance et de délinquance en France, son expérience de l’incarcération, de l’expulsion et de l’exil.
Laurent reconstitue le contexte historique et spatial dans lequel s’est déroulé le parcours de Moha et de sa famille. Ensemble, ils dévoilent les processus historiques et politiques par lesquels le racisme colonial de l’Algérie française a été internalisé dans les institutions de la République pour être redéployé dans le cadre des politiques anti-migratoires et sécuritaires européennes.
Témoignage brut et réflexion politique originale, ce livre puissant montre les rouages d’un pouvoir néolibéral qui stimule la xénophobie pour façonner l’injustice. Il s’achève sur l’urgence d’« ouvrir sa gueule, déballer la merde et se rebiffer » pour résister aux dérives néoréactionnaires et néofascistes qui menacent aujourd’hui d’emporter nos institutions.
À partir de 1954, l’armée coloniale française va pratiquer une politique de regroupement de la population en Algérie. Cette effroyable méthode consistait à chasser de leurs villages des habitants dans le but de les soustraire à l’influence du FLN et de les réunir dans des centres situés près des postes militaires pour pouvoir les contrôler directement et empêcher qu’ils renseignent, guident ou ravitaillent l’ALN. Pour contraindre les paysans à quitter leurs terres, l’armée française incendiait les forêts, anéantissait les réserves de nourriture, le bétail, les récoltes et, dans certains cas, procédait à l’exécution des récalcitrants.
Quelle fut l’étendue de ce système criminel? A-t-il eu un impact sur les générations futures ?
Compilation de huit enquêtes parues dans la Revue Dessinée, « La France Empire », ouvrage collectif publié chez Casterman, met en évidence, soixante ans après la décolonisation, les blessures que l’Hexagone s’obstine à ne pas regarder en face.
Anthologie d’enquêtes publiées dans la Revue Dessinée entre 2018 et 2026, « La France Empire » installe, récit après récit, une question lancinante : comment un Etat qui se revendique « pays des droits de l’homme » peut-il, sans cesse, refuser de reconnaître et de réparer les crimes liés à son histoire ?
Pourquoi, par exemple, quatre-vingts ans après les faits, refuser de qualifier de « massacre » ce jour de 1944 où l’armée française a ouvert le feu sur des centaines de tirailleurs sénégalais parce qu’ils demandaient le paiement de leur solde ? En 2024, pour le quatre-vingtième anniversaire de Thiaroye, Emmanuel Macron a fini par écrire ce mot tabou, dans une lettre au président sénégalais – non sans précautions de langage, évoquant un « enchaînement de faits » plutôt qu’un ordre donné.
L’historienne Armelle Mabon, qui consacre ses travaux à ce dossier depuis des années, y voit moins une rupture qu’un aveu arraché dans un contexte de culture du « mensonge d’Etat ». Car le bilan officiel, lui, n’a toujours pas bougé : 35 morts selon l’armée en 1944, des centaines selon les historiens (plus de trois cent noms avaient à l’époque été retirés des listes officielles de soldats engagés pour dissimuler l’ampleur de la tuerie). Au Sénégal, des archéologues fouillent depuis le printemps 2025 le sol du camp militaire à la recherche des fosses communes que Paris n’a jamais voulu ouvrir.
Polémiques inutiles et crises diplomatiques
L’ouvrage met en lumière l’incapacité de l’Etat à regarder en face son histoire, et démontre que la mémoire coloniale française n’avance que par à-coups, sous la pression, et toujours trop tard. Ce différé permanent trouve un miroir inversé dans les anciennes colonies, qui réclament des comptes. Ainsi, le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation de 1830 à 1962 de « crime d’État », énumérant les tortures, les exécutions extrajudiciaires, les essais nucléaires et les déportations, et réclamant à la France des excuses officielles. La France de Macron (en particulier à travers la voix cynique de Bruno Retailleau) n’aura répondu que par de nouvelles polémiques et une tension accrue entretenant la crise diplomatique.
L’enquête de Florence Beaugé, illustrée par Aurel, rappelle que le général Massu n’a reconnu l’usage systématique de la torture qu’en 2000, dans les colonnes du Monde – un demi-siècle après les faits — et que le viol, érigé en arme contre les militantes du FLN, restait selon l’avocate Gisèle Halimi une pratique quasi automatique des interrogatoires.
Des crimes, le déni, puis un aveu tardif : ce triptyque structure, chapitre après chapitre, l’ensemble des huit enquêtes. Il s’applique particulièrement aux corps les plus vulnérables, ceux des enfants. En Guyane, deux mille mineurs amérindiens ont ainsi été placés et convertis de force dans des pensionnats catholiques pour les couper de leur langue et de leurs croyances — une politique qui, selon l’ouvrage, s’est prolongée jusqu’en 2023, dans notre pays où la laïcité est, semble-t-il, un concept élastique. À la Réunion, entre 1962 et 1984, plus de deux mille enfants relevant de l’aide sociale à l’enfance furent envoyés dans des départements ruraux au nom d’une politique d’aménagement du territoire qui visait aussi, accessoirement, à éloigner une jeunesse jugée trop encline à l’indépendantisme. Sur ce point précis, pourtant, l’histoire vient de bouger dans le bon sens : au moment même où l’enquête refait surface en librairie, le Sénat a adopté à l’unanimité dans la nuit du 16 au 17 juin 2026 — comme l’avait fait l’Assemblée nationale en janvier — une loi de réparation pour les « Enfants de la Creuse », instaurant une journée d’hommage et un droit à indemnisation. Il aura fallu plus de soixante ans, une résolution mémorielle en 2014, un aveu présidentiel de « faute » en 2017, pour qu’advienne enfin la promesse d’une réparation concrète.
La Polynésie illustre la même logique d’opacité organisée : en 1974, un nuage radioactif issu d’un essai nucléaire dérive sur Tahiti à la suite d’une erreur de prévision météorologique, sans qu’aucune autorité ne songe à informer la population. Quant à la Nouvelle-Calédonie, elle paie aujourd’hui le prix d’une décolonisation inachevée et dont les plaies n’ont jamais été pansées : le troisième référendum d’autodétermination, maintenu en décembre 2021 par l’exécutif malgré le grand deuil coutumier kanak consécutif à l’épidémie de Covid-19, n’a réuni que 43,9 % des électeurs, contre 85 % l’année précédente – un effondrement de la participation que les indépendantistes lisent comme la preuve d’un scrutin illégitime. Deux ans plus tard, le projet d’élargissement du corps électoral forcé par Emmanuel Macron a achevé de ruiner la confiance patiemment construite depuis les accords de Matignon et de Nouméa, plongeant l’archipel dans les troubles les plus graves depuis les années 1980. Sur une île où un habitant sur trois a moins de vingt ans, la jeunesse en déshérence est l’héritière directe d’une crise que l’État n’a pas su résoudre.
L’ouvrage se referme sur deux séquences qui résument l’ampleur du non-dit colonial. À la Réunion, l’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas mis fin au travail forcé : l’Etat y a inventé « l’engagisme », en important des travailleurs indiens dont les conditions — fouet, privations, violences inouïes — perpétuaient sous un autre nom ce qu’elle prétendait abolir ; les descendants de ces « coolies » réclament aujourd’hui que ce système soit reconnu comme Crime contre l’humanité. Enfin, dans les réserves des musées européens dormiraient, selon les estimations citées par le livre, près de 500 000 objets d’art africains arrachés au continent pendant la période coloniale — dix fois plus que n’en détiennent les plus grands musées d’Afrique.
Si la France tarde tant à instruire ces procès qu’elle-même n’a jamais véritablement ouvert, c’est sans doute que les aveux menaceraient un récit national bâti sur l’idée d’un empire civilisateur — dont les prétendus bienfaits continuent de faire vibrer les voix des forces réactionnaires — et qu’il ouvrirait la porte à des demandes de réparations dont nul ne maîtrise l’ampleur. « La France Empire » ne tranche pas ce débat : ses auteurs se bornent à relier des scandales longtemps traités séparément — Thiaroye, l’Algérie, la Kanaky, la Réunion, la Guyane, la Polynésie — pour révéler, sous l’apparente diversité des cas, la répétition d’un même réflexe : minimiser les crimes, puis attendre. Soixante ans après les indépendances, l’empire s’est dissous dans l’angle mort de la mémoire nationale, ce que ce livre s’efforce de déconstruire méthodiquement au nom d’un idéal de justice.
Vingt-deux auteurs sous la direction littéraire de Marie-Claude San Juan, avec une préface de Karim Akouche et une postface d’Hubert Ripoll, ont participé à cet ouvrage.
Publié en 2026 après trois années de préparation, Albert Camus, d’une rive à l’autre rassemble vingt-deux auteurs autour d’une même question : que nous dit encore Camus aujourd’hui ? Plus de soixante ans après sa mort, son œuvre demeure une référence pour penser les crises identitaires, les conflits mémoriels et les fractures politiques contemporaines.
Comme l’explique Marie-Claude San Juan dans son Avant-Dire, Genèse et sens du livre, cet ouvrage est né d’un double constat : celui d’une fréquentation assidue de l’œuvre camusienne et celui d’un potentiel encore insuffisamment exploré dans ce qu’elle peut apporter aux débats contemporains. Des rencontres menées sur les deux rives de la Méditerranée ont progressivement fait émerger une évidence : Camus peut constituer un pont de fraternité entre des communautés que l’Histoire a souvent opposées. Son œuvre offre un cadre éthique permettant d’aborder des questions aussi sensibles que la colonisation, la décolonisation, l’identité, la culture, les traumatismes collectifs, les ressentiments hérités du passé ou les pièges des idéologies et des replis communautaires. Pour les Algériens comme pour les Français d’Algérie, souvent réunis par une même part d’« algérianité » et parfois par des expériences communes d’exil, notamment celles engendrées par la décennie noire, Camus apparaît comme un interlocuteur privilégié pour renouer le dialogue entre les mémoires.
Dans sa préface, Le juste milieu, le milieu juste, Karim Akouche présente Camus comme l’une de ces rares figures dont la présence intellectuelle survit à la disparition physique. Ses romans, ses essais, son théâtre et ses chroniques continuent d’accompagner ceux qui refusent les simplifications et cherchent à concilier justice, liberté et fidélité à l’humain.
L’originalité de l’ouvrage tient à la diversité de ses contributeurs, qui entretiennent avec Camus un rapport personnel autant qu’intellectuel. Tous reconnaissent en lui un homme partagé entre plusieurs appartenances, familier de l’exil géographique, culturel ou intérieur. Cette expérience du déchirement constitue le fil conducteur du livre.
Né en Algérie française, orphelin de père dès son plus jeune âge, Camus a vécu au croisement de plusieurs fidélités. Attaché à l’Algérie comme à la France, il fut constamment sommé de choisir entre deux mondes qu’il refusait d’opposer. Cette tension traverse toute son œuvre et éclaire certaines de ses ambiguïtés les plus commentées, qu’il s’agisse de la figure anonyme de « l’Arabe » dans L’Étranger ou de l’Oran à la fois réelle et symbolique de La Peste. Ces questions révèlent moins des contradictions que le drame historique d’une génération prise entre des récits nationaux concurrents.
Figure souvent controversée, Camus a été accusé aussi bien de complaisance envers le système colonial que d’hostilité à l’indépendance algérienne. Pourtant, son œuvre témoigne d’un attachement profond à la terre algérienne, tandis que ses reportages sur la misère en Kabylie dénoncent sans détour les injustices coloniales. Comme le rappelle Boualem Sansal dans l’exergue retenu par Marie-Claude San Juan, Camus demeure au cœur des contradictions franco-algériennes, dont il constitue une sorte de centre de gravité.
Écrivain profondément méditerranéen mais ouvert à toutes les traditions, Camus puise aussi bien chez les auteurs européens que chez les penseurs antiques, chrétiens ou orientaux. Son humanisme se caractérise par le refus des dogmes, des camps et des certitudes idéologiques. Pour lui, le doute, la mesure et la complexité sont des exigences morales.
Karim Akouche prolonge cette réflexion en imaginant ce qu’aurait pu devenir Camus après l’indépendance de l’Algérie. Aurait-il quitté le pays avec les rapatriés ou choisi d’y demeurer malgré l’hostilité du nouveau régime ? Aurait-il dénoncé les dérives autoritaires de l’Algérie indépendante tout en défendant les harkis, les pieds-noirs abandonnés et les victimes de toutes les exclusions ? L’auteur suggère qu’il aurait poursuivi ce difficile chemin de crête, refusant aussi bien les injustices du pouvoir que les enfermements identitaires, fidèle à sa vocation de conscience libre.
Dans cette évocation, Camus apparaît comme un « Ulysse du XXe siècle », naviguant entre les deux rives de la Méditerranée, porté par des fidélités contradictoires mais irréductibles. Cette image rejoint l’esprit même du projet porté par Marie-Claude San Juan : faire de Camus un passeur entre les mémoires, les cultures et les héritages, un point de rencontre plutôt qu’un objet de division. Elle résume aussi l’esprit de l’ouvrage : celui d’un écrivain inclassable, souvent incompris, dont la pensée demeure précieuse pour appréhender la complexité du monde contemporain.
Albert Camus, d’une rive à l’autre invite ainsi à explorer une œuvre qui ne fournit ni réponses définitives ni certitudes confortables, mais qui nous aide à interroger nos préjugés, à comprendre les mémoires blessées et à penser les identités dans toute leur complexité. En favorisant une lecture exigeante de Camus et une meilleure compréhension de la pluralité des vécus de part et d’autre de la Méditerranée, ce livre entend contribuer au dialogue nécessaire entre les rives. C’est sans doute la raison pour laquelle la voix de Camus continue de résonner avec une force singulière aujourd’hui.
Murielle Compère-Demarcy (MCDem.
« Albert Camus, d’une rive à l’autre »
Les contributeurs : Ismahan Aït Messaoud, Pascale Amara, Mona Azzam, Mohamed El Habib Bouchama, Jean-Claude Bourdet, Jibril Daho, Tarik Djerroud, Marie-Paule Farina, Michel Filippi, Kamal Guerroua, Nicole Guiraud, Mona Guyot, Mehdi Hamdi, Mhamed Hassani, Djilali Kadid, Kacem Madani, Hanen Marouani, Catherine May Atlani, Jean-Pierre Ryf, Marie-Claude San Juan, Paul Souleyre, Jean-Claude Xuereb.
La librairie antiraciste rassemble des livres engagés, des ressources pédagogiques et des ouvrages spécialisés pour explorer le racisme systémique, l’histoire coloniale, les études postcoloniales et les luttes contre les discriminations. Elle propose une sélection complète d’essais, de romans, de livres jeunesse, de témoignages et d’analyses approfondies pour comprendre les réalités du racisme et les transformations sociales à l’œuvre. Son objectif est de mettre à disposition un espace fiable et documenté pour toutes celles et ceux qui souhaitent s’informer, étudier ou approfondir les enjeux antiracistes.
D’abord frappé d’une polémique qui aurait pu l’enterrer, Houaria, roman au réalisme cru dans l’Oran des années 1990, est ravivé par sa traduction en français. Et donne à connaître une écrivaine d’emblée majeure, Inam Bioud.
Houaria, Inam Bioud Traduit de l’arabe (Algérie) par Lotfi Nia Barzakh (Alger)/ Philippe Rey (Paris), 2026 225 pages 20 euros/ Version numérique : 13,99€
Inam Bioud sera présente le 28 juin 2026 au festival Maghreb des livres qui se déroule du 27 au 28 juin à l’Hôtel de Ville de Paris (3 rue de Lobau, 75004 Paris) – Dédicace de 13h45 à 14h30 – Entretien avec Yassine Khiri à partir de 14h30 (Estrade)
« “Tu sais que tu ressembles à Nadia Lutfi dans Les Péchés ?” Mais, dévisageant les contours de son corps, il rectifie presque aussitôt : “Non, non, plutôt à Hind Rostom dans Tempête sur le Nil.” Elle ne connaît aucune des deux actrices, mais ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est qu’il la trouve belle. » C’est ainsi campée en Brigitte Bardot égyptienne que Houaria fait son entrée physique dans le roman qui porte son nom.
Il est le dernier opus de la collection Khamsa créée en 2023 par les éditions Philippe Rey, Paris, et Barzakh, Alger, consacrée à la littérature maghrébine de langue arabe1. Et le deuxième roman d’Inam Bioud, figure de la vie intellectuelle algérienne. Née à Damas en 1953 d’un père syrien et d’une mère algérienne, Inam Bioud a mené une carrière de traductrice et interprète de conférences. Elle dirige depuis sa création en 2003 l’Institut supérieur arabe de traduction (ISAT, Alger), une institution rattachée à la Ligue arabe. Son premier roman, Assamak la yubali, (« Les poissons s’en fichent »), publié en 2004 par les éditions Al-Ikhtilaf, faisait une entrée remarquée dans le milieu de l’édition arabophone, et était salué du prix algérien Malek-Haddad.
Quand Houaria, publié en 2023 en Algérie par les éditions Mim, reçoit un an plus tard le prix Assia-Djebar du roman, la polémique éclate, émanant de députés islamistes choqués par sa liberté de ton. La violente campagne contre l’écrivaine et sa maison d’édition, qui s’étendra aux réseaux, s’éteindra d’elle-même, pendant que le roman poursuivra son chemin, et passera les frontières.
Roman choral
Houaria, le personnage qui donne son titre à l’ouvrage, est aussi celui qui ouvre ce roman polyphonique dont chaque chapitre porte le nom d’un des personnages. Le récit est tantôt porté par un personnage, tantôt par un narrateur omniscient. On découvre ainsi Houaria à l’hôpital universitaire d’Oran où elle reprend conscience après une soirée dans un cabaret de la ville où Hicham, son petit ami, a été égorgé. Le lecteur comprend dès lors qu’on se trouve dans les années 1990, la « décennie noire ». Aucune indication temporelle n’émaille le roman qui nous emmène tantôt des années avant, tantôt des années après le tragique événement. Le lieu, en revanche, reste le même : Oran, et plus précisément le quartier populaire d’Eckmühl – « Nous, on prononce Le-Kmin », précise Houaria –, dans le sud-ouest de la ville, qui conserve encore le nom de cette bataille napoléonienne oubliée.
Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, tous semblent écrasés par l’histoire de l’Algérie contemporaine.
Autour de Houaria, « spectre avec un don de prescience », jeune fille fragile brimée par son entourage et voyante habitée par ses « hôtes », Inam Bioud tisse une galerie de personnages dans ce quartier, microsociété précarisée et paupérisée où la plupart survivent d’activités plus ou moins légales et de trafics. Il y a d’abord son frère Houari, une petite frappe qui aime autant les chevaux qu’il déteste les femmes. Il surnomme sa sœur « El Moussiba », la Calamité, et n’a épousé sa femme, Hadia, que pour la prostituer… Hadia est la version oranaise de la cagole marseillaise, aussi libre de son corps que de son langage. Elle est follement amoureuse du médecin, Hachemi, qui lui préfère sa maîtresse « régulière », une collègue de l’hôpital. Il y a aussi la mère de Hadia, El-Hadja Hadjira, qui vit de la commercialisation de robes de mariée et d’accessoires divers qu’elle va acheter à Damas, et son associée en affaires Habira, par ailleurs tenancière d’un bordel local. Hana, une voisine de Houaria, mariée à un homme riche, mais qui depuis son divorce doit travailler comme couturière. Et Heba, l’étudiante en anthropologie amoureuse de Hani, le frère de Hicham…
Au fil des chapitres, l’autrice dévoile les liens qui unissent tous ces personnages. Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, toutes et tous semblent écrasés par un destin qui conduira les uns à l’émigration, les autres à la mort ou à la déchéance. Ce destin n’est en rien dû à l’intervention divine, mais tout aux aléas de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Rien de didactique cependant dans le récit d’Inam Bioud, aucune leçon d’histoire ou de morale. Ou plutôt, une leçon d’anthropologie dans cette comédie humaine oranaise saisissante de réalisme.
Débarrasser la littérature de la morale
C’est bien cela qui a choqué les contempteurs du roman, en vertu du même schéma que l’on retrouve dans chaque polémique de ce type en contexte arabe. Adab, en arabe, signifie à la fois littérature et politesse ; aux yeux des élites bien-pensantes, la bonne littérature (adab) est celle qui respecte les bonnes manières (adab), faute de quoi elle n’est, en vertu du jeu de mots convenu, que qillet adab, impolitesse et grossièreté. Pour une bonne part, toute l’histoire de la littérature arabe moderne est celle d’une lutte pour déconnecter les deux sens du mot adab. Dans cette lutte, les femmes de lettres sont soumises à une contrainte sociale plus forte que leurs pairs de sexe masculin, et le fait que Houaria soit écrit par une femme et mette en scène des femmes qui, par choix ou par contrainte, transgressent la morale dominante, n’est certainement pas pour rien dans la polémique à laquelle a donné lieu le roman.
Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur.
Houaria tire justement sa force du talent d’Inam Bioud à utiliser les niveaux de langue les plus variés, à passer d’un lyrisme empreint de poésie à une narration réaliste classique, puis à des dialogues crus restitués en parler oranais et expliqués, pour les plus vernaculaires, par des notes de bas de page.
Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur, et Lotfi Nia, jongleur d’alphabets, y parvient admirablement : en usant des différents registres de langue du français, en translittérant en caractères latins des mots arabes, dont il donne ensuite une traduction littérale. Il a également décidé de conserver à un endroit une tournure d’origine, en caractères arabes, en l’occurrence, un extrait de chanson, cru, comme il se doit avec le raï – après tout, puisque les auteurs arabes transcrivent parfois les mots étrangers en caractères latins, pourquoi ne pas faire l’inverse ?
Oublier Kamel Daoud
Au-delà de la fresque réaliste, Houaria multiplie les références symboliques et les messages codés, de sorte qu’une fois le roman achevé, on a envie de le reprendre du début pour comprendre ce qui ne s’est pas dévoilé à la première lecture. Pourquoi tous ces prénoms qui commencent par la même lettre arabe, le « ه » ? Pourquoi Houari/Houaria, Hani/Hana ? Sidi El-Houari est le saint patron d’Oran ; c’est aussi le prénom du président Boumediène2. Le Houari du roman en est le personnage le plus noir, tandis que la clé du personnage de Houaria se trouve dans le chapitre intitulé « Ha ! », son surnom. « Par une sorte d’ironie du sort, “Ha” est une inversion de “Ah”, l’onomatopée qui imite le soupir en arabe et qu’on utilise pour signifier que quelqu’un ou quelque chose vous manque. »
En dépit de leur proximité sémantique, tout oppose « Houaria » et « Houris ». Principalement : l’endroit où se situent leurs auteurs respectifs.
En dépit de la proximité de leurs titres en français, il n’y a aucun rapport entre Houaria et Houris, le roman qui a valu à Kamel Daoud le prix Goncourt 2024 – jusqu’aux deux « H », qui correspondent à deux lettres arabes différentes. En même temps, on ne peut pas ne pas opérer de rapprochement : voilà deux romans parus à quelques mois d’intervalle, qui se passent tous deux à Oran et évoquent, l’un directement, l’autre de manière plus oblique, la guerre civile des années 1990. Mais là où Daoud, porte-parole autoproclamé de la femme-algérienne-victime-de-l’islam-machiste, aligne les poncifs et les stéréotypes orientalisants, Bioud multiplie les questions plutôt que les réponses et nous rappelle que, comme l’a écrit leur jeune pair Lamine Ammar-Khodja dans un texte très juste, « aucune réalité ne se laisse appréhender uniquement à travers ce que laisse filtrer la lumière3 ».
Elle amène ce faisant à interroger le parcours de Houaria, héroïne écrasée par les hommes et par l’histoire, mais qui trouvera une forme de salut dans le don de voyance qu’elle exerce, auprès d’une clientèle essentiellement féminine, depuis le sanctuaire de Sidi Youcef, pendant romanesque du Sidi El-Houari d’Oran.
NOTES
Ont précédemment paru dans cette collection le recueil de nouvelles de Salah Badis Des choses qui arrivent, le roman d’Aymen Daboussi Les Carnets d’El-Razi (tous deux traduits par Lotfi Nia, 2023) et le roman multiprimé d’Amira Ghenim Le Désastre de la maison des notables (traduit par Souad Labbize, 2024).
Houari Boumediène (1932-1978), de son vrai nom Mohamed Boukherouba, président de la République de 1965 à 1978.
« La littérature, l’Algérie, la politique, la France », En attendant Nadeau, n°244, 19 mai 2026.
L’écrivain, réalisateur et scénariste Mehdi Charef est décédé dans la nuit du 9 juin. Parti dans son sommeil à l’âge de 73 ans, il a été l’un des premiers à raconter l’histoire des immigrés en France. Le père de la littérature dite « beur » laisse derrière lui une œuvre fondamentale et emplie d’humanité.
L’entrée en littérature de Mehdi Charef a été pensée par lui comme un acte réparateur. Celui qui est alors ouvrier affûteur souhaite raconter dans son premier roman les « gens sans défense », les prolétaires de son quartier de Nanterre (Hauts-de-Seine), indissociable de sa vie et de son œuvre.
« À l’origine, racontait-il, je n’avais pas d’ambition littéraire, je voulais mettre en valeur ces gens sans défense et leur redonner de l’estime parce que quand on ne gagne pas d’argent, on n’est pas considéré. J’avais envie de montrer la cité de bas en haut, des cages d’escalier aux trottoirs. »
Toute sa vie, Mehdi Charef s’astreindra à cette mission dans ses romans. Le père de la littérature dite « beur » est décédé dans son sommeil dans la nuit du 9 juin 2026, à l’âge de 73 ans, ont annoncé sa famille et sa maison d’édition. À jamais indissociable de ces années 1980 qui ont vu éclore une génération d’écrivain·es, enfants d’immigré·es – venu·es d’Algérie en majorité, avant ou après l’indépendance en 1962 –, Mehdi Charef laisse derrière lui un héritage précieux, ses romans et son écriture à la fois poétique et douce, percutée par la dureté du réel.
Son œuvre reste pionnier et fondamental pour plusieurs générations d’immigré·es maghrébin·es en France. En 2021, par exemple, l’écrivaine Faïza Guène le remerciait en ces termes : « Je veux vous dire combien votre littérature est importante, universelle, et à quel point votre œuvre a ouvert la voie à celles et ceux qui ont suivi, et dont je fais partie. »
« Ni arabe ni français depuis bien longtemps »
Mehdi Charef a su créer des romans où les enfants d’immigré·es retrouvaient, souvent pour la première fois, leurs prénoms arabes, leurs traditions, leurs plats, leur vie, leur environnement, leur cité. Un travail empreint de dignité et de sensibilité.
Il suffisait de passer quelques minutes avec lui pour comprendre qu’il ne manquait ni de l’une ni de l’autre. Il n’hésitait pas à se laisser déborder par ses émotions, tant la matière mémorielle mobilisée pour nourrir son œuvre littéraire le bouleversait. Lorsqu’il reparlait de son arrivée en France, à l’âge de 10 ans, depuis Maghnia, sa ville de l’Ouest algérien, on voyait presque le gamin dans les baraquements insalubres du bidonville de Nanterre.
Lors d’une interview à Mediapart, sur le plateau comme en régie, il fut pour tout le monde difficilede contenir ses larmes lorsqu’il racontait la vie dans cet univers de boue colonisé par les rats, sans salle de bains. Cette arrivée dans ce nouveau monde l’avait tellement marqué qu’il l’a racontée plusieurs fois, dans différents ouvrages, sous différentes formes. Tout comme ce long trajet en bus au cours duquel le petit Mehdi doit servir d’interprète à sa mère face aux contrôleurs, à la mairie ou dans les locaux d’une association où la famille récupérait des vêtements.
Mais si Mehdi Charef a toujours su mettre l’émotion au centre, il a aussi su ne jamais sombrer dans la facilité, ni tirer sur la corde sensible. Pour lui, raconter tout cela n’est « pas triste » mais, au contraire, « magique ».
Dans Rue des pâquerettes (2018, Hors d’atteinte), avec cet air de ne pas y toucher, l’écrivain parvient à politiser la manière dont les immigré·es, anciens sujets colonisés, ont été traité·es. Et dont la France a voulu de nouveau profiter de leur force de travail, sans jamais les accueillir réellement. Il ne sera jamais dupe de rien, ni jamais inutilement fier de son parcours, cet heureux accident.
L’histoire de Mehdi Charef résonne, en effet, comme un conte de fées. Il surgit par effraction dans le milieu littéraire avec un roman fondateur, son chef-d’œuvre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed,qui sera publié par la prestigieuse maison d’édition Le Mercure de France en 1983.
Mehdi Charef l’a écrit lors de moments volés, en parallèle de son travail à l’usine. Pour la première fois, un roman décrit la vie d’une cité HLM de Nanterre de l’intérieur, à travers son double littéraire Madjid et son ami Pat. Mehdi Charef dépeint la double culture et ses arrachements.
« Mais moi j’ai rien demandé !, reproche le héros à sa mère Malika. Tu serais pas venue en France, je serais pas ici, je serais pas perdu… Hein ?… Alors fous-moi la paix ! » Plus loin, l’auteur décrit « Madjid » comme un « fils d’immigrés » convaincu « qu’il n’est ni arabe ni français depuis bien longtemps » : « paumé entre deux cultures, deux histoires, deux langues, deux couleurs de peau, ni blanc ni noir, à s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer ».
Le révélateur « Apostrophes »
Le roman met aussi en scène le racisme crasse. Malika se fait traiter de « bougnoule » et de « sale bicot » par le voisin raciste qui frappe son épouse. Il disait : « Ce qui me touchait dans notre vie, c’est la relation entre les Français et les Algériens. On avait tous les mêmes problèmes comme la drogue, l’alcool, les femmes battues, le manque de travail, etc. Et on était tous pauvres. Je voulais raconter mon univers sans politiser le débat. »
Sans jamais élever la voix, la révolte est son autre moteur. « On payait très cher le loyer pour des appartements miteux, racontait l’écrivain. Ça me rendait fou, ça m’a surtout donné la rage au ventre, la haine au cœur, la violence dans les tripes. C’est pour ça que je me suis mis à écrire. »
Mehdi Charef ne rechignait jamais à parler de son travail, de l’époque où il a commencé à écrire. Lorsque nous l’avions sollicité en 2022 pour retracer l’épopée de la littérature dite « beur » pour une série d’été, il avait été d’une grande douceur. Sa cigarette n’était jamais loin lorsqu’il se replongeait avec précision dans ses souvenirs, avec une humilité jamais surjouée.
Avec quarante ans de recul, Mehdi Charef qualifiait son arrivée dans le monde littéraire comme un « hold-up sans armes ». Il était encore blessé de l’accueil frileux qui lui avait été réservé et ne s’en cachait pas. À l’époque, il avait été reçu par Bernard Pivot à « Apostrophes », le graal des émissions littéraires hautement prescriptrices. Son éditrice Simone Gallimard l’avait prié de rester « gentil et aimable ».Ce à quoi Mehdi Charef s’était plié, alors qu’il avait toutes les raisons de sortir de ses gonds.
Ce soir d’avril 1983, Bernard Pivot flatte son invité, avant de lâcher : « Alors vous, vous vous en êtes sorti grâce à l’écriture. Mais tout le monde ne peut pas s’en sortir grâce à l’écriture ! Parce qu’actuellement, vous pourriez très bien être en prison. Mais vous êtes sur le plateau d’“Apostrophes” ! La plupart, évidemment, sont en prison ou ça se finit mal. Mais vous, vous vous êtes sauvé grâce à l’écriture, et c’est ça qui est extraordinaire ! »
Mehdi Charef répond poliment, explique l’émergence des jeunes adultes de la « deuxième génération », et qu’il faudra s’habituer à ces hommages littéraires rendus aux siens et aux parents immigré·es.
De l’inconfort à la paralysie
Les blessures intimes de Mehdi Charef l’auront accompagné longtemps. En 2021, lors d’un débat sur l’écriture et le réel organisé lors du Mediapart Festival, en compagnie des écrivain·es Faïza Guène et Marin Fouqué, Mehdi Charef parlait de la nécessité presque viscérale d’écrire cette histoire, la sienne.
« Il faut que j’écrive, putain de merde, pour faire croire que ce n’est pas vrai. Sinon, je ne peux pas finir. » Soudain, débordé par l’émotion, l’auteur a quitté la scène quelques instants.
Au fond, disait-il, être l’éternel éclaireur, celui qui défonce les portes, n’est pas une posture confortable. À la sortie de ses premiers roman et film, il souffre d’être moins compris par ses amis de jeunesse. Il a aussi des difficultés à naviguer dans un monde littéraire dont il n’a pas les codes. Il fait semblant et compose avec son malaise.
Mehdi Charef a su mettre en mots ces vies d’immigré·es et celles de leurs enfants, jugé·es indésirables à un moment où la France ne voulait pas raconter leurs histoires. Lui, au contraire, dit avec bonheur à quel point entendre parler arabe dans sa cité de transit le rend heureux.
Après le tourbillon du Thé au harem, et de son adaptation au cinéma qui lui vaudra un César, Mehdi Charef a publié en 1989 un roman d’une grande importance, Le Harki de Meriem. L’auteur décide de s’atteler au sujet encore tabou des harkis, comme du racisme des années 1970 et 1980. Mais l’époque n’est peut-être pas prête à entendre cette voix complexe.
Il publie La Maison d’Alexina en 1999, puis plus rien pendant vingt ans, hormis en 2006 un très beau roman, À bras le cœur, aux éditions du Mercure de France. « La montée inexorable de l’extrême droite »paralyse son écriture, lui donnant le sentiment que son travail est inutile.
Mais Mehdi Charef a aussi mené sa carrière de scénariste-cinéaste. Il a écrit et réalisé dix autres films : Miss Mona (1986), Camomille (1987), Au pays des Juliets (1991, sélectionné à Cannes), Pigeon vole (1995), La Maison d’Alexina (1999), Marie-Line (1999, avec Muriel Robin, nommée pour le César de la meilleure actrice), La Fille de Keltoum (2001), Cartouches gauloises (2007), Les Enfants invisibles, Tanza (2008) et Graziella (2015).
« Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. » Mehdi Charef
En 2019, sa plume se débloque pour de bon. Il publie une bouleversante trilogie aux éditions Hors d’atteinte.Rue des Pâquerettes (2018), Vivants (2020)et LaCité de mon père (2021)mettent en scène les siens et toujours un peu les nôtres. Cette fiction autobiographique assumée, aux titres très pagnolesques, fixe encore davantage les trajectoires des première et deuxième générations dans la littérature. Il clame dans le deuxième volet que les enfants des immigré·es ne sont pas « les enfants des allocs », comme une partie de la France veut le croire, mais ceux du cœur de leur mère.
Viendra ensuite LaLumière de ma mère (2023),son ultime roman, émouvant hommage à sa mère, dans lequel il décrit celle qui l’a porté alors qu’elle chemine avec son long voile blanc, son haïk et « une jolie voilette à liserés colorés sur la bouche, ne montrant que ses yeux », dans les rues de la banlieue parisienne. Elle attire tous les regards malveillants, « pourtant, elle ne baisse pas le regard. Elle fait front. Elle résiste ».
Avec son œuvre rétrospectif, mémoriel, Mehdi Charef montre à quel point il a été marqué par le déracinement de sa terre natale. Dans La Cité de mon père, il le décrit ainsi : « Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. »
Un univers qu’il a su ouvrir aux autres, d’abord aux enfants de l’immigration maghrébine, à celles et ceux des quartiers populaires, puis à tous les autres.
Cartographe : Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora
Les États maghrébins, dans leurs délimitations actuelles, sont récents mais s’inscrivent dans une longue histoire commune liée aux colonisations multiples. Unis par la langue ou la religion, ils peinent pourtant à se définir comme un espace homogène. Fragilisés par les mutations économiques et sociales, ils n’en demeurent pas moins des acteurs internationaux majeurs. Pour comprendre les enjeux actuels du Maghreb, cet atlas revient sur : • La définition géographique complexe de la région et les fondements historiques du Maghreb contemporain, de la préhistoire à la décolonisation. • Le poids des États autoritaires confrontés aux identités nationales, à la place de l’islam, aux tensions autour du djihadisme ou aux rivalités géopolitiques. • Les profondes mutations socioculturelles et la persistance des inégalités. • Les liens avec les anciennes métropoles coloniales et la volonté de nouveaux partenariats, notamment avec les Suds.
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