Mehdi Charef : mort d’un éternel pionnier de la littérature de l’immigration- Faïza Zerouala

L’écrivain, réalisateur et scénariste Mehdi Charef est décédé dans la nuit du 9 juin. Parti dans son sommeil à l’âge de 73 ans, il a été l’un des premiers à raconter l’histoire des immigrés en France. Le père de la littérature dite « beur » laisse derrière lui une œuvre fondamentale et emplie d’humanité.

L’entrée en littérature de Mehdi Charef a été pensée par lui comme un acte réparateur. Celui qui est alors ouvrier affûteur souhaite raconter dans son premier roman les « gens sans défense », les prolétaires de son quartier de Nanterre (Hauts-de-Seine), indissociable de sa vie et de son œuvre.

« À l’origine, racontait-il, je n’avais pas d’ambition littéraire, je voulais mettre en valeur ces gens sans défense et leur redonner de l’estime parce que quand on ne gagne pas d’argent, on n’est pas considéré. J’avais envie de montrer la cité de bas en haut, des cages d’escalier aux trottoirs. »

Toute sa vie, Mehdi Charef s’astreindra à cette mission dans ses romans. Le père de la littérature dite « beur » est décédé dans son sommeil dans la nuit du 9 juin 2026, à l’âge de 73 ans, ont annoncé sa famille et sa maison d’édition. À jamais indissociable de ces années 1980 qui ont vu éclore une génération d’écrivain·es, enfants d’immigré·es – venu·es d’Algérie en majorité, avant ou après l’indépendance en 1962 –, Mehdi Charef laisse derrière lui un héritage précieux, ses romans et son écriture à la fois poétique et douce, percutée par la dureté du réel. 

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Mehdi Charef sur le tournage du film « Tanza » en 2008. © Photo United Archives GmbH / Alamy Stock Photo

Son œuvre reste pionnier et fondamental pour plusieurs générations d’immigré·es maghrébin·es en France. En 2021, par exemple, l’écrivaine Faïza Guène le remerciait en ces termes : « Je veux vous dire combien votre littérature est importante, universelle, et à quel point votre œuvre a ouvert la voie à celles et ceux qui ont suivi, et dont je fais partie. »

« Ni arabe ni français depuis bien longtemps »

Mehdi Charef a su créer des romans où les enfants d’immigré·es retrouvaient, souvent pour la première fois, leurs prénoms arabes, leurs traditions, leurs plats, leur vie, leur environnement, leur cité. Un travail empreint de dignité et de sensibilité.

Il suffisait de passer quelques minutes avec lui pour comprendre qu’il ne manquait ni de l’une ni de l’autre. Il n’hésitait pas à se laisser déborder par ses émotions, tant la matière mémorielle mobilisée pour nourrir son œuvre littéraire le bouleversait. Lorsqu’il reparlait de son arrivée en France, à l’âge de 10 ans, depuis Maghnia, sa ville de l’Ouest algérien, on voyait presque le gamin dans les baraquements insalubres du bidonville de Nanterre.

Lors d’une interview à Mediapart, sur le plateau comme en régie, il fut pour tout le monde difficilede contenir ses larmes lorsqu’il racontait la vie dans cet univers de boue colonisé par les rats, sans salle de bains. Cette arrivée dans ce nouveau monde l’avait tellement marqué qu’il l’a racontée plusieurs fois, dans différents ouvrages, sous différentes formes. Tout comme ce long trajet en bus au cours duquel le petit Mehdi doit servir d’interprète à sa mère face aux contrôleurs, à la mairie ou dans les locaux d’une association où la famille récupérait des vêtements. 

Mais si Mehdi Charef a toujours su mettre l’émotion au centre, il a aussi su ne jamais sombrer dans la facilité, ni tirer sur la corde sensible. Pour lui, raconter tout cela n’est « pas triste » mais, au contraire, « magique ».

Dans Rue des pâquerettes (2018, Hors d’atteinte), avec cet air de ne pas y toucher, l’écrivain parvient à politiser la manière dont les immigré·es, anciens sujets colonisés, ont été traité·es. Et dont la France a voulu de nouveau profiter de leur force de travail, sans jamais les accueillir réellement. Il ne sera jamais dupe de rien, ni jamais inutilement fier de son parcours, cet heureux accident. 

L’histoire de Mehdi Charef résonne, en effet, comme un conte de fées. Il surgit par effraction dans le milieu littéraire avec un roman fondateur, son chef-d’œuvre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed,qui sera publié par la prestigieuse maison d’édition Le Mercure de France en 1983.

Mehdi Charef l’a écrit lors de moments volés, en parallèle de son travail à l’usine. Pour la première fois, un roman décrit la vie d’une cité HLM de Nanterre de l’intérieur, à travers son double littéraire Madjid et son ami Pat. Mehdi Charef dépeint la double culture et ses arrachements.

« Mais moi j’ai rien demandé !, reproche le héros à sa mère Malika. Tu serais pas venue en France, je serais pas ici, je serais pas perdu… Hein ?… Alors fous-moi la paix ! » Plus loin, l’auteur décrit « Madjid » comme un « fils d’immigrés » convaincu « qu’il n’est ni arabe ni français depuis bien longtemps » : « paumé entre deux cultures, deux histoires, deux langues, deux couleurs de peau, ni blanc ni noir, à s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer »

Le révélateur « Apostrophes »

Le roman met aussi en scène le racisme crasse. Malika se fait traiter de « bougnoule » et de « sale bicot » par le voisin raciste qui frappe son épouse. Il disait : « Ce qui me touchait dans notre vie, c’est la relation entre les Français et les Algériens. On avait tous les mêmes problèmes comme la drogue, l’alcool, les femmes battues, le manque de travail, etc. Et on était tous pauvres. Je voulais raconter mon univers sans politiser le débat. »

Sans jamais élever la voix, la révolte est son autre moteur. « On payait très cher le loyer pour des appartements miteux, racontait l’écrivain. Ça me rendait fou, ça m’a surtout donné la rage au ventre, la haine au cœur, la violence dans les tripes. C’est pour ça que je me suis mis à écrire. »

Mehdi Charef ne rechignait jamais à parler de son travail, de l’époque où il a commencé à écrire. Lorsque nous l’avions sollicité en 2022 pour retracer l’épopée de la littérature dite « beur » pour une série d’été, il avait été d’une grande douceur. Sa cigarette n’était jamais loin lorsqu’il se replongeait avec précision dans ses souvenirs, avec une humilité jamais surjouée.

Avec quarante ans de recul, Mehdi Charef qualifiait son arrivée dans le monde littéraire comme un « hold-up sans armes ». Il était encore blessé de l’accueil frileux qui lui avait été réservé et ne s’en cachait pas. À l’époque, il avait été reçu par Bernard Pivot à « Apostrophes », le graal des émissions littéraires hautement prescriptrices. Son éditrice Simone Gallimard l’avait prié de rester « gentil et aimable ».Ce à quoi Mehdi Charef s’était plié, alors qu’il avait toutes les raisons de sortir de ses gonds.

Ce soir d’avril 1983, Bernard Pivot flatte son invité, avant de lâcher : « Alors vous, vous vous en êtes sorti grâce à l’écriture. Mais tout le monde ne peut pas s’en sortir grâce à l’écriture ! Parce qu’actuellement, vous pourriez très bien être en prison. Mais vous êtes sur le plateau d’“Apostrophes” ! La plupart, évidemment, sont en prison ou ça se finit mal. Mais vous, vous vous êtes sauvé grâce à l’écriture, et c’est ça qui est extraordinaire ! »

Mehdi Charef répond poliment, explique l’émergence des jeunes adultes de la « deuxième génération », et qu’il faudra s’habituer à ces hommages littéraires rendus aux siens et aux parents immigré·es. 

De l’inconfort à la paralysie

Les blessures intimes de Mehdi Charef l’auront accompagné longtemps. En 2021, lors d’un débat sur l’écriture et le réel organisé lors du Mediapart Festival, en compagnie des écrivain·es Faïza Guène et Marin Fouqué, Mehdi Charef parlait de la nécessité presque viscérale d’écrire cette histoire, la sienne.

« Il faut que j’écrive, putain de merde, pour faire croire que ce n’est pas vrai. Sinon, je ne peux pas finir. » Soudain, débordé par l’émotion, l’auteur a quitté la scène quelques instants.

Au fond, disait-il, être l’éternel éclaireur, celui qui défonce les portes, n’est pas une posture confortable. À la sortie de ses premiers roman et film, il souffre d’être moins compris par ses amis de jeunesse. Il a aussi des difficultés à naviguer dans un monde littéraire dont il n’a pas les codes. Il fait semblant et compose avec son malaise.

Mehdi Charef a su mettre en mots ces vies d’immigré·es et celles de leurs enfants, jugé·es indésirables à un moment où la France ne voulait pas raconter leurs histoires. Lui, au contraire, dit avec bonheur à quel point entendre parler arabe dans sa cité de transit le rend heureux.

Après le tourbillon du Thé au harem, et de son adaptation au cinéma qui lui vaudra un César, Mehdi Charef a publié en 1989 un roman d’une grande importance, Le Harki de MeriemL’auteur décide de s’atteler au sujet encore tabou des harkis, comme du racisme des années 1970 et 1980. Mais l’époque n’est peut-être pas prête à entendre cette voix complexe.

Il publie La Maison d’Alexina en 1999, puis plus rien pendant vingt ans, hormis en 2006 un très beau roman, À bras le cœur, aux éditions du Mercure de France. « La montée inexorable de l’extrême droite »paralyse son écriture, lui donnant le sentiment que son travail est inutile. 

Mais Mehdi Charef a aussi mené sa carrière de scénariste-cinéaste. Il a écrit et réalisé dix autres films : Miss Mona (1986), Camomille (1987), Au pays des Juliets (1991, sélectionné à Cannes), Pigeon vole (1995), La Maison d’Alexina (1999), Marie-Line (1999, avec Muriel Robin, nommée pour le César de la meilleure actrice), La Fille de Keltoum (2001), Cartouches gauloises (2007), Les Enfants invisiblesTanza (2008) et Graziella (2015).

« Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. » Mehdi Charef

En 2019, sa plume se débloque pour de bon. Il publie une bouleversante trilogie aux éditions Hors d’atteinte. Rue des Pâquerettes (2018), Vivants (2020)et La Cité de mon père (2021)mettent en scène les siens et toujours un peu les nôtres. Cette fiction autobiographique assumée, aux titres très pagnolesques, fixe encore davantage les trajectoires des première et deuxième générations dans la littérature. Il clame dans le deuxième volet que les enfants des immigré·es ne sont pas « les enfants des allocs », comme une partie de la France veut le croire, mais ceux du cœur de leur mère.

Viendra ensuite La Lumière de ma mère (2023),son ultime roman, émouvant hommage à sa mère, dans lequel il décrit celle qui l’a porté alors qu’elle chemine avec son long voile blanc, son haïk et « une jolie voilette à liserés colorés sur la bouche, ne montrant que ses yeux », dans les rues de la banlieue parisienne. Elle attire tous les regards malveillants, « pourtant, elle ne baisse pas le regard. Elle fait front. Elle résiste ».

Avec son œuvre rétrospectif, mémoriel, Mehdi Charef montre à quel point il a été marqué par le déracinement de sa terre natale. Dans La Cité de mon père, il le décrit ainsi : « Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. »

Un univers qu’il a su ouvrir aux autres, d’abord aux enfants de l’immigration maghrébine, à celles et ceux des quartiers populaires, puis à tous les autres. 

Source : Mediapart – 11/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/110626/mehdi-charef-mort-d-un-eternel-pionnier-de-la-litterature-de-l-immigration

Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée – Benjamin Badier, Anne-Adélaïde Lascaux

Cartographe : Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora

Les États maghrébins, dans leurs délimitations actuelles, sont récents mais s’inscrivent dans une longue histoire commune liée aux colonisations multiples. Unis par la langue ou la religion, ils peinent pourtant à se définir comme un espace homogène. Fragilisés par les mutations économiques et sociales, ils n’en demeurent pas moins des acteurs internationaux majeurs.
Pour comprendre les enjeux actuels du Maghreb, cet atlas revient sur :
• La définition géographique complexe de la région et les fondements historiques du Maghreb contemporain, de la préhistoire à la décolonisation.
• Le poids des États autoritaires confrontés aux identités nationales, à la place de l’islam, aux tensions autour du djihadisme ou aux rivalités géopolitiques.
• Les profondes mutations socioculturelles et la persistance des inégalités.
• Les liens avec les anciennes métropoles coloniales et la volonté de nouveaux partenariats, notamment avec les Suds.

Plus de 100 cartes pour comprendre le Maghreb d’hier et d’aujourd’hui et sa difficile intégration dans la mondialisation.

Editions Autrement : https://www.autrement.com/atlas-du-maghreb/9782080485663

« Toulon, ville coloniale » – Gilles Suchey

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Présentation de l’éditeur

Ni un hommage, ni un guide touristique, mais une enquête sur une ville pas tout à fait comme les autres. Condamnée par le pouvoir central à devenir un port militaire, Toulon doit son essor à la gloire de l’Empire. Dans les années 1960, son déclin économique est fortement lié aux indépendances. Cette histoire mal assumée se révèle dans son patrimoine urbain et muséal. L’école, la religion et la rénovation de l’espace public continuent de reproduire des schémas coloniaux, la nostalgie de l’Algérie française et le racisme restant des affects électoraux puissants. Est-ce si spécifique à Toulon, ou bien est-ce révélateur d’une France qui n’en a toujours pas fini avec le colonialisme ?

Editions Divergences https://www.editionsdivergences.com/livre/toulon-ville-coloniale

Il y a 70 ans, un Oradour-sur-Glane en Algérie – Edwy Plenel

« Un massacre en Kabylie » (La Découverte) est un livre-événement. Prolongeant une enquête menée pour Mediapart, Safia Kessas et Fabrice Riceputi y dévoilent l’ampleur d’un crime de guerre commis par l’armée française le 23 mai 1956, des assassinats de civils et des viols collectifs. En voici la préface.

L’histoire est une enquête. C’est même sa définition étymologique depuis Hérodote dont les Histoires peuvent aussi se traduire par L’Enquête, soit la signification du mot grec originel, de ἵστωρ, celui qui sait, celui qui connaît. Vingt-cinq siècles nous séparent du « père de l’Histoire », comme le surnommait le Romain Cicéron, mais le défi n’a pas changé : une quête du passé menée au présent.

C’est donc une recherche d’indices, de documents, de témoignages, de récits et de faits, qui s’assemblent et s’ajustent ensuite, par recoupements et vérifications, comme s’emboîteraient les pièces d’un puzzle. Le résultat final est une représentation momentanée, toujours en chantier, de ce que nous n’avons pas vécu mais que nous avons besoin de savoir afin de nous retrouver et de nous situer. En somme, de ne pas être perdus, voire égarés, en devenant prisonniers d’un présent omniprésent, sans mémoire ni repères, ignorant du passé, le travestissant par le mythe, la légende ou le mensonge.

L’enjeu politique de cette connaissance n’est pas mince tant sa maîtrise conditionne l’invention du futur : non seulement ses potentialités émancipatrices ou, à l’inverse, ses régressions conservatrices, mais aussi l’autonomie de la société dans cette élaboration, sa capacité à échapper aux dogmes, quels qu’ils soient, imposés par les puissances – pouvoirs étatiques, dominations idéologiques ou possédants économiques.

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Aux éditions La Découverte, 12 euros

Le livre que vous avez entre les mains en est une exemplaire démonstration. Il nous révèle un massacre colonial commis le 23 mai 1956, pendant la guerre d’Algérie, dans trois villages de Kabylie où des unités de l’armée française assassinèrent impitoyablement, durant quelques heures, le temps d’une petite journée, toute une population civile, pacifique et désarmée, par représailles préméditées contre un maquis indépendantiste tout proche.

Au bas mot, soixante-quinze habitants y ont perdu la vie. Mais ce ne furent pas les seules victimes. Réussissant à lever le voile sur le tabou des violences sexuelles comme armes de guerre, cette enquête historique établit que, durant cette expédition punitive, nombre de femmes furent violées. Une pratique dont la banalité est résumée par cette phrase de l’un des massacreurs, entendue par un témoin : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue ».

Associant une journaliste documentariste, Safia Kessas, et un historien de métier, Fabrice Riceputi, cette enquête au présent met au jour un passé enfoui qui s’ajoute aux nombreuses pièces à conviction attestant des crimes du colonialisme français. Prolongeant et approfondissant une série parue dans Mediapart à l’été 2025, l’implacable documentation de cet « Oradour-sur-Glane » parmi tant d’autres, sur la longue durée de la conquête puis de l’occupation françaises en Algérie, contredit, à elle seule, le négationnisme des crimes coloniaux dont le retour en force dans le débat public fait aujourd’hui le lit des idéologies racistes, suprémacistes et fascistes.

Mais le travail de Safia Kessas et Fabrice Riceputi n’est pas qu’un témoignage à charge supplémentaire dans l’instruction de cette affaire non classée, des deux côtés de la Méditerranée, qu’est la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962. Avec précaution et modestie, leur livre ouvre de nouvelles perspectives de recherche tant il est doublement novateur, aussi bien par son terrain d’investigation que par sa méthode d’enquête.

Le recours à l’histoire orale

Les victimes de cette tragédie qui a ensanglanté la vallée de la Soummam, non loin du village où se tint, quelques mois plus tard, le 20 août 1956, le congrès du Front de libération nationale (FLN) qui adopta la plate-forme de la révolution algérienne, ne sont ni des militants ni des citadins, encore moins des cadres du mouvement indépendantiste. Ce sont des paysans montagnards, tout un peuple de sans-grades et d’obscurs pour reprendre les mots qu’affectionnait Jean Maitron, ce promoteur d’une histoire sociale faisant droit aux anonymes autant, sinon plus, qu’aux notoriétés.

En suivant Safia Kessas et Fabrice Riceputi en Kabylie dans leur enquête sur les lieux du drame, on découvre une mémoire vive de la guerre d’indépendance, de ses blessures et de ses déchirures. Entretenue par la société elle-même, elle est tissée de récits sensibles, de transmissions entre générations, de lieux et de monuments perpétuant un souvenir populaire qui échappe à la propagande étatique du pouvoir central algérien. À mille lieues d’une histoire officielle, assénée comme un savoir venu d’en haut, leur démarche assumée d’un récit parti d’en bas ouvre des perspectives encore largement inexplorées : l’archivage oral d’une mémoire populaire de la guerre d’Algérie.

Car leur novation est aussi méthodologique. Dans le sillage des travaux pionniers de Claire Mauss-Copeaux, qui documenta un massacre similaire, commis à Oudjehane dans le Constantinois, à la même époque, Safia Kessas et Fabrice Riceputi démontrent combien le recours à l’histoire orale est indispensable pour rendre compte, dans toutes ses nuances, sensibilités et complexités, d’un événement aussi traumatique que le fut la guerre d’Algérie.

Le rôle clé de Safia Kessas en est ici la preuve : c’est elle qui, la première, déclenche cette recherche en remontant le fil de sa propre mémoire familiale. Recueillant les confidences de son père, Tayeb, immigré algérien à Bruxelles, alors qu’il vit ses derniers instants en 2019, elle va transformer cette bataille intime contre des silences en curiosité publique pour un histoire collective. Et, pour y parvenir, elle va souhaiter et construire ce compagnonnage avec un historien de profession.

Dans la diaspora algérienne, ce sont souvent de farouches volontés féminines qui, dans le dialogue entre générations, réussissent ainsi à percer des murs de douleur, ouvrant des brèches mémorielles dans lesquelles s’engouffre la recherche historienne. À l’instar des lanceurs d’alerte, auxquels sont souvent redevables les journalistes, rien ne serait possible dans ces enquêtes sans ces chercheuses de mémoire dont Safia Kessas est, ici, l’incarnation.

La parole féminine

Car, aussi nécessaires soient-elles, les archives écrites qui documentent la guerre française en Algérie sont forcément incomplètes et parcellaires, voire mensongères quand elles taisent volontairement les crimes commis. Même quand elles rapportent des faits précis, permettant de recouper les témoignages oraux, elles n’en rendent pas l’épaisseur humaine, cette trame vécue qui fait la sensibilité du récit mémoriel. Surtout, elles ne suffisent pas à dire l’indicible que recouvre le long silence des victimes. Et plus particulièrement, parmi ces victimes, le silence des femmes dont l’histoire est invisibilisée par le pouvoir des hommes, où se croisent tradition patriarcale et héroïsme masculiniste.

Documentant, parmi les armes de la guerre coloniale, l’usage du viol au même titre que celui de la torture, ce livre fait enfin entendre la parole féminine en réussissant à lever le poids de honte qui l’empêchait. C’est ainsi qu’il illustre la force investigatrice et démonstrative de l’histoire orale, seule à pouvoir rendre compte des pleins et des déliés, des creux et des bosses, des ombres et des clairs-obscurs d’une expérience vécue.

Grâce à elle, la société, dans sa diversité et sa pluralité, reprend ses droits sur le récit historique officiel qui a toujours tendance à unifier et, donc, à uniformiser. En Algérie comme en France, toute confiscation de l’histoire par l’État conduit à faire silence sur ce qui nuance, dérange ou contredit, qu’il s’agisse de la réalité criminelle du colonialisme français ou de l’autonomie vitale de la société algérienne.

Lui-même pionnier en ce domaine, notamment dans ses recherches sur les camisards, l’historien Philippe Joutard a tôt défendu l’alliance nécessaire entre histoire et mémoires, s’insurgeant contre « la dévalorisation de la culture orale », ravalée au rang dépréciatif de folklore, qui imprégnait la tradition académique française. « L’histoire a besoin des mémoires », écrit-il, en soulignant l’enjeu aussi bien épistémologique qu’éthique de cette alliance.

« La mémoire, explique-t-il, prémunit l’histoire contre la tentation du déterminisme. Elle permet de retrouver le passé, comme un présent ayant un avenir, c’est-à-dire comme ayant plusieurs solutions possibles. L’enjeu est de reconnaître la liberté humaine. […] Enfin, l’histoire ne peut pas être la résurrection intégrale du passé ; ce n’est d’ailleurs pas sa vocation. La mémoire peut lui fournir le fil d’Ariane, le lien charnel dont elle a besoin pour rendre le passé intelligible. Elle lui fait entendre d’autres voix qui éclairent des fragments de réalités passées. »

Une histoire citoyenne

Lors d’un colloque savant, rappelle Philippe Joutard, l’historien Pierre Vidal-Naquet n’hésita pas à paraphraser la célèbre formule de Clemenceau à propos des militaires et de la guerre : « L’histoire est trop sérieuse pour être laissée aux historiens. » Historien lui-même, Fabrice Riceputi est d’autant plus fidèle à cette recommandation qu’elle émane d’un homme qu’il tient pour son maître tant il n’a cessé de traquer les silences français sur le colonialisme. Se faisant historien du présent alors que son domaine de prédilection était l’antiquité grecque, le jeune Vidal-Naquet fut en effet en première ligne de la révélation, en temps réel, de la torture dans la République durant la guerre d’Algérie.

Cet engagement historien supposait de faire droit à la parole des témoins et de s’appuyer sur ces témoignages oraux pour traquer, dans les archives écrites, des bribes d’aveux malgré la chappe de plomb du secret d’État. Parce qu’elle fait entendre la voix des victimes, des exclus, des opprimés et des minorités, cette démarche sera toujours subversive car émancipatrice. S’il l’on en doutait, Les Lieux de mémoire, cette célèbre somme coordonnée par Pierre Nora, futur académicien devenu gardien d’un histoire française identitaire et conservatrice, fait totalement l’impasse sur l’Algérie, qu’il s’agisse de la conquête coloniale ou de la guerre d’indépendance.

À l’opposé de ces silences officiels, dont académisme et étatisme sont les gardiens jumeaux, des historiens citoyens n’ont cessé de se relayer pour affronter les douloureuses vérités de la longue durée coloniale française jusqu’à son présent persistant. Ainsi de Jean-Luc Einaudi qui, éducateur de métier, se fit enquêteur historien, en mettant au jour la réalité du massacre parisien du 17 octobre 1961 dont la police française porte la responsabilité.  Ses victimes, par dizaines, étaient des « Français musulmans d’Algérie », selon la dénomination officielle de l’époque, cette population travailleuse et ouvrière d’Ile-de-France qui avait répondu à l’appel de la fédération de France du FLN pour une manifestation pacifique, bravant le couvre-feu raciste qui leur était imposé.

L’hommage que lui a rendu Fabrice Riceputi dans un livre paru en 2015 n’est évidemment pas étranger à sa rencontre avec Safia Kessas qui cherchait les maillons manquants d’une histoire collective dans la chaîne de mémoire familiale qu’elle était en train de reconstituer. De leur alliance est née cette enquête aussi inédite que remarquable. Elle s’inscrit dans une vaste entreprise dont l’enjeu n’est rien moins que la rencontre des deux peuples, français et algérien, autour d’une vérité de l’histoire tissée d’une pluralité des mémoires. Il ne s’agit pas de « réconciliation », selon une vulgate en vogue, car ce serait mettre à égalité colonisateurs et colonisés, dominants et dominés. L’enjeu serait plutôt de tracer le chemin d’une conversation commune par le secours de mémoires dont la reconnaissance restaure la justice qui a tant manqué.

Un enjeu universel

En compagnie de l’éminente historienne Malika Rahal, Fabrice Riceputi avait montré la voie en ouvrant un chantier aussi immense qu’inédit avec la création d’un site, 1000autres.org, mettant en œuvre une histoire participative autour des disparus de la mal nommée « bataille d’Alger » : « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers ». Venant au secours des manques et des oublis de l’histoire écrite, de ses absences et de ses silences, ce champ de recherches devrait devenir une priorité pour les jeunes générations historiennes, avant que s’éteignent les voix des derniers témoins, qu’ils aient été Algériens ou Français, civils ou militaires. Associant enquêtes de terrain et recherches aux archives, confrontant les réalités du premier aux découvertes des secondes, Malika Rahal et Fabrice Riceputi ont multiplié, ces dernières années, les démonstrations du caractère fructueux de cette démarche (à lire sur Mediapart, ici et ).

Le plaidoyer de l’historien Philippe Joutard en défense de l’apport de l’histoire orale à sa discipline se termine par la citation d’un poème d’Aimé Césaire, évoquant la durable blessure d’un descendant d’esclaves dont la mémoire n’a pas été reconnue :

J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un couloir obscur
J’habite un long silence.

S’il fallait une incitation supplémentaire à poursuivre et à élargir la démarche novatrice dont relève le livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, on ne pouvait trouver mieux que cette référence au poète et homme politique martiniquais. Du sujet qui, ici, nous occupe et nous préoccupe, de son enjeu universel et de son actualité persistante, Aimé Césaire avait déjà tout dit. C’était dans son Discours sur le colonialisme, initialement paru en 1950, puis en 1955 dans une version revue et augmentée :

« Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation mortellement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. »

Publié en France par La Découverte et en librairie à partir du 7 mai, « Un massacre en Kabylie » est également publié en Algérie chez Barzakh :

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Aux éditions algériennes Barzak

Source : Mediapart – Billet de Blog – 04/05/2026 https://blogs.mediapart.fr/edwy-plenel/blog/040526/il-y-70-ans-un-oradour-sur-glane-en-algerie

Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Les camps de regroupement – Lorraine Rossignol

Plus de 2 millions d’Algériens déplacés de force, 200 000 morts : le livre de Lorraine Rossignol, grand reporter à Télérama, révèle la tragédie occultée des 2 500 camps durant la guerre d’Algérie.

Présentation de l’éditeur

1954-1962. Durant toute la guerre d’Algérie, sur 8,5 millions de “musulmans”, plus de 2 millions de fellahs – des paysans vivant dans le djebel ou sur les Hauts Plateaux – furent déplacés de force par l’armée française et regroupés dans quelque 2 500 camps. On estime qu’environ 200 000 personnes y trouvèrent la mort, victimes de malnutrition ou de maladies, majoritairement des enfants. À l’époque, à peine une décennie après la découverte des camps nazis, des voix s’élevaient déjà pour dénoncer un génocide en cours.
Mais qu’avaient donc pu faire ces fellahs pour se retrouver “parqués” là ? La stratégie des autorités françaises, d’abord militaire, puis très vite politique, était claire : il fallait les empêcher d’apporter un soutien logistique aux “fellaghas”, ces maquisards de l’Armée de libération nationale qui opéraient depuis les montagnes et les zones rurales les plus reculées. L’objectif final était d’embrigader ces populations regroupées selon un modèle directement inspiré de l’expérience indochinoise, ce qui permettait, au passage, d’oublier Diên Biên Phu.
En croisant des sources historiques, sociologiques, économiques, démographiques, politiques et médiatiques avec des témoignages recueillis tant en France qu’en Algérie, Lorraine Rossignol entraîne le lecteur dans un récit-enquête. Tout en révélant ces sombres réalités, elle nous donne à voir les acteurs qui contribuèrent, de façon déterminante pour certains, à éclairer cette histoire dont ils furent les contemporains : Michel Rocard, Pierre Bourdieu, Frantz Fanon…
Dans les débats mémoriels actuels, cet ouvrage entend briser, une fois encore, un trop lourd silence.

Parution : 01/04/2026 – Actes Sud https://actes-sud.fr/catalogue/une-tragedie-occultee-de-la-guerre-d-alg-021556

Le Spectre du colonialisme – Nedjib Sidi Moussa

Présentation de l’éditeur

Un spectre hante la France : le spectre du colonialisme

Depuis au moins deux décennies, les factions idéologisées de la production du savoir, du traitement de l’information et de la conquête du pouvoir ont contribué, au gré des « guerres culturelles », à faire du rapport au passé colonial l’une des problématiques les plus sensibles dans une société fragmentée.
Cette question, souvent perçue à travers le prisme algérien, soulève de nombreux enjeux contemporains, par delà les controverses inhérentes aux cercles intellectuels : de la persistance niée du racisme à l’instrumentalisation de la diversité, en passant par la politisation de la présence musulmane, le tout sur fond de décomposition du vieux mouvement ouvrier et de crise du capitalisme néolibéral.
Au croisement de la science politique, de la sociologie critique et de l’histoire des idées, ce livre aborde ces thématiques avec une approche singulière, qui associe pensée matérialiste et méthode dialectique, à rebours de la fausse conscience ou de la mauvaise conscience qui prévalent dans les débats.
Sans concession à l’idéologie dominante ni à ses fausses alternatives, il invite aussi à examiner d’un regard neuf la trajectoire de figures intellectuelles confrontées à la révolution anticoloniale dans le tiers-monde ou à l’avènement d’une France postcoloniale, à l’instar d’Albert Camus, Guy Debord, Frantz Fanon, Joseph Gabel, Maxime Rodinson, etc., dont la part d’ombre et de lumière résonne avec force dans la conjoncture actuelle

Paru le Vendredi 03 Avril 2026 aux éditions de l’Echappée

https://www.lechappee.org/collections/hors-collection/le-spectre-du-colonialisme

Jeudi 16 Avril 2026 Nedjib Sidi Moussa présentera Le Spectre du colonialisme à partir de 19h30 à la librairie Libre Ère (111 bd de Ménilmontant, 75011 Paris)

La racialisation du monde. De la modernité à nos jours – Régis Meyran

Présentation de l’éditeur

Comment la notion de race, très discutable sur le plan scientifique, a-t-elle pu transformer le monde de façon globale, entre les années 1850 et aujourd’hui ? Cet ouvrage analyse son apparition au siècle des Lumières et son utilisation politique à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Une attention particulière est portée sur les années 1930, époque où la racialisation touche non seulement le nazisme et les fascismes, mais encore toutes les nations européennes, les empires coloniaux, les Amériques et l’Asie. L’auteur de ce livre montre comment la modernité industrielle a réquisitionné cette notion de race pour en faire un outil de domination, alors que les minorités s’en sont saisies pour tenter de résister à cette domination.

Les musées fantômes du capitalisme colonial

L’Œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation, Sophie Cras, Flammarion, 304 pages

Dans un essai qui vient de paraître, l’universitaire Sophie Cras se penche sur l’existence oubliée d’une « bizarrerie » : des musées commerciaux du XIXe siècle, en partie constitués d’échantillons de matières premières issues des colonies. Et reformule avec force la question de la décolonisation des musées – Ludovic Lamant

Au-delà de leurs adresses parisiennes, qu’ont en commun la Bourse du commerce, fondation privée du milliardaire François Pinault, et le musée de l’Histoire de l’immigration dans le palais de la Porte-Dorée, un établissement public de l’est de la capitale ? Les deux lieux ont une dette envers un type de musée aujourd’hui oublié, et aux collections quasiment disparues, le « musée commercial ».

Si l’on en croit l’essai très stimulant que leur consacre l’historienne de l’art Sophie Cras (L’Œil capitaliste, Flammarion), les musées commerciaux et leurs déclinaisons étaient pourtant l’une des familles de musées les plus répandues à la fin du XIXsiècle. L’universitaire en a dénombré plus de 180, installés dans une trentaine de pays (dont une vingtaine en France), jusqu’aux États-Unis et en Australie. Beaucoup d’entre eux ont profité de l’élan des expositions universelles pour nourrir leurs collections.

Qu’y voyait-on ? Des objets sans grande valeur artistique, mais dotés d’une étiquette et d’un prix : des bocaux de graines de café, des piles de textiles, des échantillons de bois, des flocons de coton ou encore des alignements d’ustensiles de cuisine… À l’opposé exact de la manière dont les collections publiques des musées français sont aujourd’hui considérées : « inaliénables », c’est-à-dire, comme le relève Sophie Cras, ne pouvant être « ni vendues ni cédées, littéralement hors de prix ».

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Couverture de « L’Œil capitaliste » de Sophie Cras et images d’archives issues de ces musées disparus. © Photomontage Mediapart

Marchandises impériales

Ces musées à finalité marchande connurent leur véritable essor à partir des années 1880, « instruments au service de la politique économique des gouvernements dans un contexte de course à la colonisation ». Héritières lointaines du « musée utile » défendu durant la Révolution française, ces « bizarreries », selon l’autrice, mettaient en scène le « fantasme du marché parfait », structuré en deux espaces : l’import (des échantillons de matières premières des colonies) et l’export (les produits transformés depuis les métropoles, à plus forte valeur ajoutée). En quelques années, ces musées sont devenus des outils d’intelligence économique, au service des entrepreneurs d’alors – des « négociants ».

Ce travail replace au cœur le rôle des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ».

Sophie Cras ne s’en tient pas à ce travail d’archéologie d’un type de musée « fantôme » qui a échoué, vite dépassé, au tournant du siècle, par d’autres avatars encore plus douteux et racistes (dont le musée des Colonies, au projet plus explicitement idéologique, au service du projet colonial). Elle ancre sa réflexion en théorisant ce qu’elle nomme un « œil capitaliste », s’inspirant des travaux pionniers de Michael Baxandall. Cet historien britannique avait défini « l’œil du Quattrocento », en s’intéressant aux histoires sociales et culturelles qui conditionnaient la manière dont les œuvres étaient regardées dans la Renaissance italienne du XVsiècle.

Le musée commercial devient, pour Sophie Cras, le prétexte pour « prendre au sérieux cet exercice du regard, logé au cœur de l’activité économique ». À travers l’étude des dispositifs d’exposition, axés sur la mesure et le prix, répétitifs et rétifs à toute forme de divertissement, elle documente une manière « rationnelle » et « pragmatique », apolitique en apparence, de regarder ces marchandises impériales, et les fantasmes de richesse qui leur sont associés. 

Ce travail richement illustré replace donc au cœur le rôle – et la responsabilité – des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ». Depuis un endroit très original, L’Œil capitaliste dialogue ainsi avec plusieurs ouvrages récents et importants, d’Un empire bon marché, de Denis Cogneau (Seuil, 2023, sur le fait que la colonisation a bien servi des intérêts économiques français), à Un empire de velours, de David Todd (éditions La Découverte, 2022, qui documente la constitution d’un empire français encore informel, au XIXsiècle, profitant à l’économie hexagonale).

Décolonisation des musées

Sophie Cras parvient aussi, en ressuscitant cette histoire enfouie des musées commerciaux à travers le monde, à poser avec d’autres termes des questions aujourd’hui brûlantes. À commencer par la fameuse « décolonisation » des musées occidentaux : pour y parvenir, écrit en substance l’autrice, encore faut-il que ces musées accomplissent un travail de fond sur les étapes de leur histoire et mettent au jour leurs racines les plus lointaines.

À ce sujet, le cas du musée de l’Histoire de l’immigration de la Porte-Dorée à Paris, ouvert en 1931, bien après la vogue des musées commerciaux, est révélateur : si ce palais a fait l’objet de nombreuses études, dont un essai récent de Françoise Vergès et Seumboy Vrainom, ses liens étroits restent méconnus, avec un musée commercial parisien disparu (il a récupéré une partie des collections d’un « Office colonial » autrefois situé au Palais-Royal).

Sophie Cras montre aussi, dans une conclusion sans doute un peu trop elliptique, que l’enjeu de la décolonisation des musées est intimement lié à celui de leur « décapitalisation », tant la manière de faire fonctionner certains musées aujourd’hui, sur fond de mécénat d’entreprises privées, peut rappeler les méthodes de musées économiques au XIXsiècle.

Quant au sujet des restitutions, sur lequel les député·es de l’Assemblée nationale devraient finir par se prononcer d’ici à l’été, le livre, là encore, déplace un peu la réflexion. « Les restitutions constituent la pointe très visible de l’iceberg, et il est nécessaire d’y réfléchir, précise Sophie Cras jointe par MediapartMais il faut aussi penser à ces centaines de milliers d’objets, perdus ou détruits, qui ne seront jamais réclamés, parce que leur valeur, économique ou symbolique, ne s’impose plus pour personne aujourd’hui – et pas non plus au sein des communautés de pays autrefois colonisés. Ces objets ne font l’objet d’aucune bataille pour leur retour, mais c’est pourtant aussi dans l’histoire de ces grands ensembles que se joue l’héritage colonial des musées. »

Source : Mediapart- 24/03/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/240326/les-musees-fantomes-du-capitalisme-colonial

« Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara » – Samia Henni

Présentation de l’éditeur
Toxicité coloniale revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. Ce programme secret, qui s’est déroulé pendant et après la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), a permis au régime colonial français de mettre à feu quatre bombes atomiques atmosphériques, treize souterraines et de mener d’autres expériences nucléaires dans le désert.

Alors que la grande majorité des documents d’archives sont toujours classés secret aujourd’hui, Toxicité coloniale rassemble une variété de sources permettant de documenter l’histoire violente des activités de la France en Algérie. Le livre constitue un corpus de choix à l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale pour ceux et celles qui s’intéressent à l’architecture, au paysage et aux pratiques d’archivage dans une démarche décoloniale.

Alors que ces bombes ont eu des conséquences durables pour les populations et les environnements locaux ainsi que pour les vétérans français, le manque de contrôle des explosions, les lacunes de sécurité et l’utilisation des Algériens comme main-d’œuvre sur des chantiers particulièrement dangereux apparaissent comme des faits coloniaux d’une importance majeure.

Algérie. Les fantômes de la guerre d’indépendance – Florence Beaugé

Dans Ce que la mort m’a pris de toi, l’historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d’enfance : ceux du fils d’un résistant monté au maquis, avant d’être tué par l’armée coloniale française.

C’est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l’intime à l’Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l’enchaînement des événements qui ont conduit l’Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L’incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.

Au départ, « il y avait le soleil et Père, l’un rythmait les jours et l’autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C’est le deuxième enfant d’une fratrie de quatre, descendant d’une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l’Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l’est de l’Algérie.

Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d’exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d’un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu’à leurs noms, falsifiés par une loi sur l’état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.

Un point de non-retour

Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d’artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d’autres trous sanglants de l’Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d’une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l’indigène ? Et pour quelle liberté ?

S’il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n’a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l’Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l’événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n’y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l’homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d’Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d’envoi de la guerre d’indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.

Un jour d’automne 1955, le père s’éclipse. Ses enfants n’ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu’il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n’arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu’est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu’elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »

« Comme si elle tremblait en moi »

Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n’ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l’idée qu’ils puissent revenir. Qu’ils s’en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu’il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C’était comme si elle tremblait en moi », se souvient l’enfant.

Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu’il ne peut plus « faire revenir quelqu’un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu’une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu’à ma propre existence ».

Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d’argent, donc de soins. Elle se souvient :

« C’est après cela que je l’ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m’effrayait. Alors il m’a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées« .

Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d’hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».

La mort s’étale en une du journal

Mais la guerre continue de s’immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions… « Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d’impuissance… »

La famille reverra une fois le père, lors d’une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c’est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s’intensifie. Un jour d’octobre 1957, l’enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L’organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s’étale à la une. C’est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d’annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n’étais qu’un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l’aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d’annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu’il va devoir prononcer. C’est donc par lui que le malheur va arriver ?

Les pages les plus poignantes du récit sont là. L’enfant pense qu’il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu’à elle. « Ce n’était pas moi, mais l’autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l’épouvante. Et si tout cela n’était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :

« Qu’en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l’avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu’il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s’il le faut, mais je le retrouverai vivant ! »

On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d’une embuscade avec l’armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l’enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L’auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c’est Hosni Kitouni, l’un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d’enfant. C’est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.

  1. Zaouïa : En Afrique du Nord, établissement sous l’autorité d’une confrérie religieuse.

Source : Orient XXI – 30/01/2026 https://orientxxi.info/Algerie-Les-fantomes-de-la-guerre-d-independance