Algérie. Les fantômes de la guerre d’indépendance – Florence Beaugé

Dans Ce que la mort m’a pris de toi, l’historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d’enfance : ceux du fils d’un résistant monté au maquis, avant d’être tué par l’armée coloniale française.

C’est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l’intime à l’Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l’enchaînement des événements qui ont conduit l’Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L’incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.

Au départ, « il y avait le soleil et Père, l’un rythmait les jours et l’autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C’est le deuxième enfant d’une fratrie de quatre, descendant d’une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l’Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l’est de l’Algérie.

Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d’exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d’un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu’à leurs noms, falsifiés par une loi sur l’état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.

Un point de non-retour

Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d’artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d’autres trous sanglants de l’Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d’une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l’indigène ? Et pour quelle liberté ?

S’il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n’a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l’Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l’événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n’y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l’homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d’Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d’envoi de la guerre d’indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.

Un jour d’automne 1955, le père s’éclipse. Ses enfants n’ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu’il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n’arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu’est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu’elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »

« Comme si elle tremblait en moi »

Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n’ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l’idée qu’ils puissent revenir. Qu’ils s’en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu’il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C’était comme si elle tremblait en moi », se souvient l’enfant.

Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu’il ne peut plus « faire revenir quelqu’un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu’une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu’à ma propre existence ».

Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d’argent, donc de soins. Elle se souvient :

« C’est après cela que je l’ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m’effrayait. Alors il m’a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées« .

Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d’hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».

La mort s’étale en une du journal

Mais la guerre continue de s’immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions… « Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d’impuissance… »

La famille reverra une fois le père, lors d’une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c’est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s’intensifie. Un jour d’octobre 1957, l’enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L’organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s’étale à la une. C’est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d’annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n’étais qu’un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l’aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d’annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu’il va devoir prononcer. C’est donc par lui que le malheur va arriver ?

Les pages les plus poignantes du récit sont là. L’enfant pense qu’il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu’à elle. « Ce n’était pas moi, mais l’autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l’épouvante. Et si tout cela n’était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :

« Qu’en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l’avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu’il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s’il le faut, mais je le retrouverai vivant ! »

On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d’une embuscade avec l’armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l’enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L’auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c’est Hosni Kitouni, l’un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d’enfant. C’est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.

  1. Zaouïa : En Afrique du Nord, établissement sous l’autorité d’une confrérie religieuse.

Source : Orient XXI – 30/01/2026 https://orientxxi.info/Algerie-Les-fantomes-de-la-guerre-d-independance

Le destin d’un tirailleur algérien engagé de force dans la Première Guerre mondiale – Clotilde Martin

Avec Bachir, le brave tirailleur, Idir Tas fait revivre le destin d’un tirailleur algérien engagé de force dans la Première Guerre mondiale, arraché à son village kabyle pour combattre sur les fronts français. À travers le parcours de Bachir, membre de sa propre famille, l’auteur restitue une mémoire longtemps reléguée au second plan et rend hommage au courage des Poilus comme à celui des tirailleurs algériens. Un récit publié chez L’Harmattan, en librairie le 12 février.

Dans le récit Bachir, le brave tirailleur, Idir Tas retrace le parcours d’un tirailleur algérien durant la Première Guerre mondiale. En février 1917, l’Armée coloniale française est venue chercher Bachir – le grand frère du grand-père paternel de l’auteur –  chez lui, à Aït-Saâda, sur les hauteurs d’Akfadou.

Il a été emmené en Métropole, d’abord à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, puis sur le front à l’Est de la France. Après avoir été blessé en août 1918 et après avoir fait plusieurs mois d’hôpital, Bachir s’est engagé dans l’Armée, au lieu de rentrer chez lui comme démobilisé. Il a été affecté dans la Marne en mars 1919, puis à Salonique en octobre 1919 et enfin en Algérie en février 1920 en tant que réserviste, avant d’être dégagé de toute obligation militaire en octobre 1931. Ce livre rend hommage au courage de tous les Poilus et aux tirailleurs algériens.

Auteur

Docteur en automatique et traitement du signal du Polytechnique de Grenoble, Idir Tas est l’auteur de « L’Étoile des neiges. Conte pour les enfants d’Algérie » (L’Aube, 1997) », « Les genêts sont en fleurs » (Gaspard Nocturne, 2003) et « Le murmure du figuier bleu » (L’Harmattan, 2014). Il écrit également des chansons et compose de la musique, inspirées par les chants traditionnels kabyles ou arabo-andalous.

Source : Actualitté – Avant-parutions – 24/01/2026 https://actualitte.com/article/128915/avant-parutions/le-destin-d-un-tirailleur-algerien-engage-de-force-dans-la-premiere-guerre-mondiale

Des colonisés ingouvernables – Emmanuel Blanchard 

Emmanuel Blanchard, Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940), Presses de Sciences Po, 2024

Au mitan des années 1920, Paris abritait les locaux du SAINA (Service des affaires indigènes nord-africaines) qu’on appela bientôt le « bureau arabe » chargé de contrôler et surveiller l’immigration des sujets musulmans principalement venus de Kabylie. Le hasard a voulu qu’en 2008, les archives publiques mettent la main sur un reliquat d’archives de ce service, mises dans de grands sacs et livrées aux pigeons, souris et à l’humidité dans le sous-plafond d’une école primaire parisienne. Deux ans plus tard, l’historien Emmanuel Blanchard commençait à explorer les quinze cartons composant ce fonds. Son livre Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940) est le fruit, passionnant, de sa recherche.

https://www.pressesdesciencespo.fr/fr/book/?GCOI=27246100665740

Les colonisés font peur. Indispensables pendant la guerre pour produire de quoi alimenter les champs d’horreur, ils étaient tout autant indésirables puisqu’on redoutait qu’ils s’imaginent pouvoir faire souche en métropole, y fonder famille, voire même faire leurs quelques idées séditieuses1. Il fallait donc surveiller cette classe aussi laborieuse que potentiellement dangereuse, et le SAINA s’y employa grâce à son réseau d’indicateurs. Surveiller ou bien l’entourer d’une affection toute paternaliste. Comme le déclara un élu parisien, Pierre Godin, « notre surveillance n’est pas, pour eux, une sujétion, c’est une sécurité – plus encore c’est un bonheur. »

En explorant les archives du SAINA, Emmanuel Blanchard en a tiré une conclusion : les colonisés ne sont « jamais autant ingouvernables que quand ils demandent à être gouvernés et non simplement commandés ». Car des requêtes inattendues affluent sur les bureaux du SAINA. Les travailleurs coloniaux font appel à lui pour régler les problèmes domestiques posés par leur séjour en métropole. Mohand se plaint que son jeune frère l’ait rejoint en France sans autorisation de l’administration, laissant la maison familiale sans surveillance (masculine) et donc à la merci des convoitises tandis qu’Ouahchia recherche un dénommé Aïssa, parti en France une décennie plus tôt et qui n’a plus donné signe de vie depuis, ce qui pose alors à la famille la question du devenir de ses biens ; cela nous rappelle que la migration fragilise l’ordre familial. Mohammed, au nom des services rendus à l’ordre colonial, demande à être dispensé des impôts locaux qu’il doit au pays alors que Saïd, l’ancien combattant de 1914-1918, demande une permission de port d’armes pour pouvoir, une fois revenu au village, défendre sa maison et ses biens ; ici, ce sont les preuves de loyauté à l’égard de la France qui sont mobilisées. Quant à Tahar, endetté jusqu’au cou, il demande au SAINA d’empêcher la saisie de ses champs qu’il a hypothéqués auprès d’un autre habitant du douar ; cette affaire nous rappelle que la misère régnait en Kabylie et que les administrateurs coloniaux étaient conscients que la situation serait plus explosive encore si on mettait un frein à l’immigration et au transfert d’argent qu’elle entraîne.

En analysant cette poignée de requêtes, Emmanuel Blanchard nous permet de mieux appréhender la façon dont la puissance colonisatrice exerce son autorité sur ses sujets de l’autre côté de la Méditerranée, le rôle ambigu joué par les caïds, mais aussi la capacité des « immigrés » à prendre aux mots la « mission civilisatrice » de la France et à se saisir du droit pour défendre leurs intérêts.

L’ auteur nous appelle ainsi à être plus attentifs « aux tactiques déployées par les sujets désireux de ne plus être inaudibles », autrement dit, des sujets qui « demandent à être gouvernés comme des administrés et non à être commandés comme des sujets. »

1 Je vous renvoie à ces excellents livres : Laurent Dornel, Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, La Découverte, 2025 ; Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945, CNRS Editions, 2025.

[Version audio disponible]

Christophe Patillon

Source : Mediapart – Billet de blog – 14/01/2026 https://blogs.mediapart.fr/christophe-patillon/blog/140126/des-colonises-ingouvernables

Les grands colons d’Algérie Borgeaud, Blachette, Schiaffino et autres – Ahmed Henni

Ils ne descendent pas de capitalistes qui auraient investi dans ce nouveau champ d’accumulation qu’est la colonie. Leurs aïeux, dépourvus de ressources significatives, ont, dans leur quasi-totalité, émigré à la recherche de l’aventure. Leur fortune, parfois stupéfiante, et leur parcours, quelquefois douloureux et exigeant en labeur, n’ont été possibles qu’avec le soutien militaire, juridique et économique du pouvoir politique et colonial en place. Il leur a non seulement fourni des terres conquises par la force armée mais une protection, des aides, des exemptions fiscales, et, surtout, un statut social à part, faisant d’eux, en tant qu’Européens, une caste séparée, ossature d’une ethnocratie profitable. Ils sont une infime minorité parmi les 22.028 titulaires de fermes coloniales ou le million d’Européens. On ne connaît pas parmi eux d’entrepreneurs de commerce ou d’industrie ou de banquiers dignes de figurer au fronton de la colonie.

Les grands colons emblématiques, une centaine, ont des fortunes souvent vertigineuses, accumulées en moins de trente ans. Quels chemins ont-ils suivis pour accumuler si rapidement de telles fortunes? Nous le verrons dans le détail pour les plus saillants d’entre eux, tels les Borgeaud, Blachette, Germain, Manent, Pelegri ou Schiaffino. Ils constituent, parmi les Européens, une sous-caste puissante, unie par des liens matrimoniaux et liguée sur les questions vitales. Ils contractent, le plus souvent, les mariages dans leur sphère sociale. Possédant souvent, au départ, des vignobles proches les uns des autres, ils gardent de solides liens tissés autrefois par le voisinage. Ils sont presque toujours alliés ou associés financièrement les uns aux autres. Ils sont sociétaires ou actionnaires dans de nombreuses exploitations dont ils se partagent le capital et ont la haute main sur le système de crédit. Ils se distinguent aussi par leurs activités de prestige et forment une sous-caste européenne se fréquentant dans leurs clubs réservés de golf, de yachting ou d’aviation.

Au sein de la minorité européenne, ils monopolisent, au titre de l’Algérie, les grands mandats électifs nationaux français. En Algérie, ils sont souvent les maires des villages où se trouve un de leurs vignobles et président ou sont membres d’assemblées diverses ou d’associations professionnelles et autres chambres d’agriculture ou de commerce. De grands journaux en langue française leur appartiennent.

Les grands colons d’Algérie Borgeaud, Blachette, Schiaffino

Ahmed Henni, professeur d’Université, a enseigné aux universités d’Oran, d’Alger et d’Artois. Il a été directeur de recherche au CREAD à Alger et de l’EREIA à l’Artois. Parmi ses publications : Le Cheikh et le Patron, Économie de l’Algérie coloniale, Le capitalisme de rente, Les grands colons d’Algérie.

Oradour coloniaux français. Contre le “roman national”  – Olivier Le Cour Grandmaison

Vient de paraître aux éditions Les liens qui libèrent

Présentation de l’éditeur

25 février 2025. Sur RTL, le journaliste Jean-Michel Aphatie déclare que la France a commis de nombreux Oradour coloniaux en Algérie. Aussitôt, les Républicains, les extrêmes droites et des médias de propagande continue forgent un scandale pour cause de crime de lèse-nation. Fille aînée des Lumières et de la Révolution, la France ne saurait perpétrer de tels actes. Révisionnisme et euphémisation sont au principe de cette défense du roman impérial-républicain. Elle occulte de nombreux précédents.

Après 1945 et lors du dernier conflit algérien, diverses personnalités ont dénoncé la Gestapo et les Oradour français liés aux violences extrêmes de la guerre contre révolutionnaire. Olivier Le Cour Grandmaison les analyse et revient sur leurs origines : la guerre totale, menée par le général Bugeaud à partir des années 1840, avec son cortège de massacres de civils, d’« enfumades », d’urbicides répétés et de razzias destructrices.

Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences et la philosophie politiques à l’université d’Évry Paris-Saclay. Il a publié plusieurs ouvrages sur la colonisation, les racismes passés et contemporains et l’islamophobie.

https://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Oradour_coloniaux_fran%C3%A7ais-9791020922298-1-1-0-1.html

Histoire du Maghreb, de la fin du XVIIIᵉ siècle aux Printemps arabes – Majid Embarech

A paraître en novembre 2025

 

Présentation de l’éditeur

L’ambition de ce livre est d’écrire une «  autre  » histoire du Maghreb, une histoire «  totale  » et non centrée uniquement sur la guerre d’Algérie et les phénomènes de violence, d’affrontements armés ou de radicalité religieuse. Présentant des concepts et des modèles tels que la colonisation, l’islam, la civilisation, l’impérialisme, la religion, le nationalisme, la guerre civile, etc., cet ouvrage entend proposer une synthèse intégrant les connaissances historiques les plus récentes. Il repose en particulier sur l’analyse des faits et des jeux d’acteurs multiples qui composent le tissu des sociétés maghrébines.

Le livre présente le profond renouvellement historiographique des études historiques sur le Maghreb, avec l’analyse des apports de l’histoire des femmes, des minorités religieuses et ethniques, l’étude des rapports villes-campagnes et, plus largement, des circulations humaines, économiques et culturelles reliant les trois pays du Maghreb entre eux, tout en soulignant la complexité de leurs interactions avec l’Europe (de même qu’avec le reste de l’Occident), l’Afrique et le monde arabe.

En proposant une approche globale et transversale, qui dresse un panorama politique, économique, culturel et sociétal d’une région complexe, l’ouvrage souhaite faire comprendre l’histoire d’une région marquée par les héritages arabo-berbères et l’islam mais aussi par les transformations du monde contemporain qui ont eu lieu depuis deux siècles (colonisation, révolution technico-économique, mondialisation, etc.). Pour ce faire, il entend proposer une vaste synthèse fondée sur une temporalité de longue durée  : de l’histoire précoloniale, de la présence coloniale et de la construction de modèles nationaux depuis les indépendances.

Sommaire

Le Maghreb précolonial de la fin du 18e siècle à 1830 

L ’implantation de la France en Algérie et ses conséquences (1830-1898)

L ’accroissement de la puissance coloniale française en Tunisie et au Maroc (1830-1907)

La colonisation du Maghreb (1881-1920) 

Le Maghreb dans l’entre-deux-guerres (1920-1940) 

La marche vers les indépendances (1940-1962)

Au lendemain des indépendances, les États maghrébins dans le concert des nations (1960’s)  Régimes autoritaires et affirmations nationalistes (1970)

Crises et mutations des États et des sociétés maghrébines (1980-2010) 

Les printemps arabes au Maghreb  : espoirs et frustrations 2011 à nos jours

L ’auteur : Majid Embarech – Maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l’université Côte d’Azur. Membre du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine.

Armand Colin, Collection U – Parution : novembre 2025 https://www.dunod.com/histoire-geographie-et-sciences-politiques/histoire-du-maghreb-fin-du-xviiie-siecle-aux-printemps

«Le Prénom» d’El Mouhoub Mouhoud : un témoignage entre mémoire, identité et héritage – Brahim Saci

Dans Le Prénom. Esquisse pour autohistoire de l’immigration algérienne, l’économiste et président de l’université PSL (Paris Sciences & Lettres), El Mouhoub Mouhoud, livre un témoignage puissant.

Loin du simple récit autobiographique, il utilise son nom comme le prisme d’une analyse sociologique fine de l’immigration algérienne en France, explorant les enjeux d’identité, d’héritage et de discrimination. Récompensé par le Prix Littéraire de la Grande Mosquée de Paris 2025, cet essai rigoureux et intime, qui se distingue des approches narratives comme celle d’Azouz Begag, offre une contribution majeure au débat sur l’intégration et l’égalité des chances.

El Mouhoub Mouhoud est un économiste franco-algérien originaire de Tifrit Nait Oumalek, un village de la commune d’Idjeur, niché au pied de l’Akfadou, en Kabylie. Ce village, réputé pour son enseignement spirituel, bénéficie de la bénédiction du saint Sidi Mhand Oumalek, une figure emblématique de la région. Fort de ses racines kabyles, El Mouhoub Mouhoud s’est imposé comme un expert reconnu dans plusieurs domaines majeurs des sciences sociales contemporaines. Professeur des universités, il est devenu une référence incontournable dans l’étude des migrations internationales, un champ qu’il aborde en intégrant de manière fine les dimensions économiques, sociales et politiques.

Sa réflexion dépasse la seule question migratoire pour s’intéresser aux dynamiques complexes de la mondialisation, analysant comment les flux de capitaux, de biens et de personnes redessinent profondément les économies et les sociétés à l’échelle planétaire. En outre, Mouhoud est également un spécialiste reconnu de l’innovation et des délocalisations, deux phénomènes étroitement liés qui influencent fortement l’emploi, la compétitivité des territoires, ainsi que les stratégies adoptées par les entreprises dans un monde en constante évolution. Au-delà de ses travaux de recherche et de ses publications académiques, El Mouhoub Mouhoud exerce un rôle important dans le paysage universitaire français. Depuis la fin de l’année 2024, il préside l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL), une institution prestigieuse qui regroupe plusieurs établissements d’excellence.

Dans cette fonction, il contribue activement à orienter la politique scientifique et pédagogique, favorisant les synergies entre disciplines et encourageant une recherche à la fois rigoureuse et engagée. Sa double culture franco-algérienne enrichit sa vision, lui permettant d’aborder les questions internationales et interculturelles avec une profondeur et une sensibilité particulières. Ainsi, El Mouhoub Mouhoud incarne à la fois la figure de l’intellectuel engagé et celle du gestionnaire éclairé, capable de porter des enjeux complexes et d’influencer le débat public à travers son expertise et ses responsabilités académiques. Le livre Le Prénom. Esquisse pour auto-histoire de l’immigration algérienne, publié en septembre 2025 aux éditions du Seuil, est une œuvre singulière qui conjugue habilement récit autobiographique et essai sociologique.

À travers ce livre, El Mouhoub Mouhoud propose un voyage intime et intellectuel qui part de ses racines profondes dans un village de Kabylie, où il a passé son enfance, pour raconter son arrivée en France à l’âge de dix ans, une étape marquante qui inaugure un parcours semé de défis mais aussi d’opportunités. Il décrit avec sensibilité et précision les différentes phases de son parcours, depuis l’intégration scolaire jusqu’à son ascension dans le monde académique et professionnel, témoignant d’une trajectoire hors norme qui s’inscrit dans un contexte collectif plus large.

Mais Le Prénom ne se limite pas à un simple récit personnel. Le livre déploie une réflexion plus vaste autour de ce que représente un prénom, et plus largement, l’expérience des immigrés algériens en France. En effet, le prénom devient un véritable symbole, un point d’ancrage chargé de mémoire, d’attentes et parfois de stigmatisation. El Mouhoub Mouhoud analyse comment le prénom, souvent perçu comme un marqueur d’altérité, peut devenir un vecteur d’assignations sociales, d’injonctions culturelles ou d’incompréhensions identitaires. Il explore les tensions complexes qui naissent entre la fidélité à l’origine, les héritages familiaux et culturels, et la nécessité d’intégration dans une société française où la différence est parfois vécue comme un obstacle.

À travers cette double perspective, intime et sociale, l’auteur éclaire les mécanismes qui sous-tendent les parcours migratoires, les dynamiques identitaires, et les enjeux liés à la reconnaissance et à l’appartenance. Ce faisant, Le Prénom invite à une relecture fine et nuancée de la notion d’identité, en insistant sur la multiplicité des influences et sur la richesse des expériences individuelles qui composent le paysage de l’immigration algérienne en France. C’est une œuvre qui mêle émotion et rigueur, mémoire personnelle et analyse critique, contribuant ainsi à renouveler le débat sur ce que signifie être à la fois héritier d’une culture et acteur d’une société nouvelle.

L’ apport majeur de Le Prénom réside dans sa capacité à tisser un lien subtil et puissant entre le vécu personnel de l’auteur et les expériences partagées par toute une génération. Ce livre ne se réduit pas à la simple autobiographie d’El Mouhoub Mouhoud ; il se présente aussi comme un témoignage profond sur les structures familiales, culturelles et historiques qui pèsent sur les individus issus de l’immigration algérienne, tout en étant les forces qui sculptent leurs trajectoires de vie. À travers ce regard, l’ouvrage transcende l’histoire individuelle pour éclairer des dynamiques collectives souvent méconnues ou réduites à des clichés. Le choix d’analyser le prénom comme fil conducteur de ce récit est particulièrement pertinent.

Le prénom, bien que souvent perçu comme un élément banal et quotidien, se révèle être un signe lourd de sens, chargé de mémoire, d’héritage et d’attentes. El Mouhoub Mouhoud explore comment ce simple mot est le réceptacle d’une histoire familiale et culturelle, mais aussi comment il devient un enjeu social, un marqueur identitaire qui peut parfois susciter des tensions, voire des conflits. Le prénom se présente alors comme un véritable lieu symbolique où se jouent des questions de reconnaissance, d’acceptation, ou au contraire d’exclusion, au sein de la société française. Il illustre ainsi comment l’identité individuelle est constamment façonnée par les regards et représentations extérieurs.

C’est là que réside une différence d’approche notable avec l’œuvre d’Azouz Begag (Le Gone du Chaâba), par exemple. Alors que Azouz Begag, sociologue comme El Mouhoub Mouhoud, se concentre davantage sur le quartier (le Chaâba) et l’école comme lieux de rupture et d’émancipation, El Mouhoub Mouhoud opère un déplacement vers l’intime symbolique du prénom pour en faire le filtre d’analyse principal des assignations et des héritages. L’approche de El Mouhoub Mouhoud est plus conceptuelle et analytique, utilisant sa propre trajectoire de haut universitaire pour étayer une analyse socio-économique et identitaire globale, tandis que Begag offre un récit plus littéraire et immersif dans le vécu du quotidien.

Par ailleurs, le livre souligne avec justesse le rôle central de l’école dans ce processus d’émancipation. L ’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage des savoirs, mais aussi un espace où se construit la confiance en soi, où se forgent les clés pour dépasser les obstacles sociaux et culturels. Pour El Mouhoub Mouhoud, elle apparaît comme un levier indispensable pour ceux qui, issus de milieux populaires et souvent confrontés à la discrimination, cherchent à tracer leur propre chemin. Cette réussite scolaire s’appuie aussi sur le soutien familial et communautaire, qui apporte un ancrage essentiel et une force collective face aux difficultés. C’est ce double appui, personnel et social, que El Mouhoub Mouhoud met en lumière avec une grande finesse.

En définitive, Le Prénom offre une réflexion riche et nuancée sur les mécanismes d’intégration et d’identité, tout en rendant hommage à la complexité des parcours migratoires. Ce faisant, le livre contribue à déconstruire les idées reçues et à faire entendre des voix trop souvent ignorées dans le débat public. 

L’ impact de Le Prénom s’inscrit sur plusieurs dimensions, touchant à la fois le champ intellectuel, social et culturel. Sur le plan académique, cet ouvrage vient enrichir considérablement le corpus des témoignages sur l’immigration algérienne, en s’éloignant des récits folkloriques ou anecdotiques pour s’inscrire pleinement dans une perspective sociologique, historique et économique.

En articulant expérience personnelle et analyse rigoureuse, El Mouhoub Mouhoud propose une lecture approfondie des réalités complexes qui traversent les sociétés françaises contemporaines. Son travail éclaire non seulement les dynamiques migratoires, mais aussi les mécanismes d’intégration, les processus de construction identitaire, et les tensions liées à la transmission culturelle, particulièrement entre la patrie d’origine et le pays d’accueil. De par son statut d’économiste et de Président de l’Université PSL, l’auteur apporte une légitimité supplémentaire, transformant son témoignage en une contribution majeure au débat public.

Par ailleurs, ce livre ne se contente pas d’aborder l’immigration sous un angle individuel ou communautaire : il interpelle aussi les institutions françaises, en mettant en lumière des problématiques structurelles telles que le racisme, les discriminations dans l’accès aux opportunités, les inégalités de traitement, ainsi que les enjeux de représentation et de reconnaissance dans la société.

Le Prénom invite ainsi à une réflexion critique sur ce que signifie être Français lorsqu’on porte un prénom « autre », souvent perçu comme un signe d’altérité, et sur les barrières symboliques et concrètes que cela peut engendrer. L’accueil critique de l’ouvrage, dès sa parution, a été favorable dans la presse généraliste et spécialisée. Les milieux académiques, notamment en sociologie et économie des migrations, saluent l’articulation réussie entre le récit intime et l’analyse structurelle. Sa reconnaissance s’est matérialisée par l’obtention du Prix Littéraire 2025 de la Grande Mosquée de Paris dans la catégorie Essai, qui souligne sa contribution significative à la mise en lumière des mémoires issues de l’immigration.

L’ auteur, en tant qu’universitaire de renom, apporte une légitimité supplémentaire à ce témoignage, qui dépasse le cadre de l’intime pour s’adresser à un large éventail de publics. Étudiants, chercheurs, décideurs politiques ou acteurs de terrain, mais aussi grand public, tous peuvent trouver dans ce livre une source précieuse pour nourrir le débat public. Il offre des clés pour comprendre les enjeux contemporains liés à l’immigration et à l’égalité des chances, mais aussi pour repenser les politiques d’intégration et de cohésion sociale. Enfin, Le Prénom a un potentiel d’impact profond sur les mentalités. En rappelant que chaque trajectoire individuelle est indissociable d’une histoire collective, d’un héritage culturel, et d’un contexte marqué par des inégalités, l’ouvrage ouvre la voie à une meilleure compréhension et à une plus grande empathie.

Il souligne également que ces héritages peuvent être des ressources, des forces vives qui contribuent à la richesse de la société. Ce livre invite ainsi à dépasser les jugements simplistes pour appréhender la complexité des identités et des parcours migratoires, stimulant ainsi une évolution des regards et des attitudes dans la société française. 

Le Prénom s’affirme comme une œuvre essentielle, car elle dépasse largement le simple récit d’un parcours individuel, même remarquable. Ce livre questionne en profondeur ce que signifie « venir d’ailleurs » dans une société qui, souvent, tend à essentialiser la différence à travers des marqueurs visibles tels que le nom ou le prénom. Ces derniers, loin d’être de simples mots, portent un poids symbolique et social puissant, pouvant parfois se transformer en stigmates d’étrangeté ou d’exclusion. Dans ce contexte, « réussir » prend une dimension particulière : ce n’est pas seulement un accomplissement personnel, mais aussi une manière de négocier, de transcender ces représentations, tout en restant fidèle à ses racines.

El Mouhoub Mouhoud propose une forme de réparation qui ne se réduit pas à une revanche contre les préjugés ou les discriminations. Il s’agit plutôt d’une reconnaissance profonde et sincère, d’une volonté de redonner voix à des expériences et des réalités trop souvent passées sous silence ou marginalisées. Cette « réparation » est une démarche de réhabilitation symbolique, qui vise à faire entendre ce qui a été tu ou minoré, et à réinscrire ces parcours dans l’histoire collective. C’est une manière de rendre justice à la complexité des identités et de leur pluralité. Le livre invite également à repenser les notions d’appartenance et d’identité. Il montre que ces concepts ne sont ni fixes ni univoques, mais au contraire mouvants, construits dans l’interaction avec l’autre, avec la société, et à travers des processus souvent conflictuels. En ce sens, il met en lumière le rôle fondamental de l’école, non seulement comme lieu d’acquisition de connaissances, mais aussi comme espace d’affirmation de soi, de construction de la confiance, et d’émancipation sociale.

L’ école y apparaît comme un levier puissant pour dépasser les barrières sociales et culturelles, et pour ouvrir des voies d’intégration qui respectent la diversité des origines.

Enfin, Le Prénom laisse au lecteur un sentiment d’espoir lucide. Si l’exception individuelle que représente l’auteur est admirable, elle ne doit pas masquer les obstacles persistants auxquels font face de nombreuses personnes issues de l’immigration. Mais cette exception peut aussi devenir une source d’inspiration, un modèle qui encourage à poursuivre les efforts de changement, tant au niveau personnel que social. Ce livre ouvre ainsi la porte à une réflexion plus large sur les moyens de construire une société plus inclusive, où la richesse des origines est reconnue comme une force plutôt qu’une entrave.

El Mouhoub Mouhoud,  Le Prénom. Esquisse pour auto-histoire de l’immigration algérienne, Paris, Éditions du Seuil, 2025 https://www.seuil.com/ouvrage/le-prenom-el-mouhoub-mouhoud/9782021576368

Source : Le matin d’Algérie – 23/10/2025 https://lematindalgerie.com/le-prenom-del-mouhoub-mouhoud-un-temoignage-entre-memoire-identite-et-heritage/

De Montaigne à Fanon – Catherine König-Pralong

À propos de : Thierry Hoquet, Histoire (dé)coloniale de la philosophie française. De la Renaissance à nos jours, Puf

Les philosophes français n’ont pas toujours condamné l’entreprise coloniale : si au XVIIIe siècle, des voix s’élèvent pour condamner l’esclavage, elles sont nombreuses ensuite pour justifier les conquêtes, même si elles en dénoncent les excès.

Dans une « note sur le vocabulaire » qui sert d’introduction à cette histoire de la philosophie française, Thierry Hoquet distingue son projet de ceux des études postcoloniales et décoloniales, qui ont déconstruit les savoirs et les imaginaires européens en dénonçant leur caractère conquérant, oppressif ou raciste. L’auteur s’efforce « de voir au contraire comment la colonisation a provoqué des retours réflexifs et critiques » chez les philosophes, qui n’ont pas tous été sourds aux affaires du monde (p. 19). Les parenthèses du titre – Histoire (dé)coloniale – témoignent de cette démarche constructive, qui s’efforce de restituer la parole des voix dissidentes du passé. Thierry Hoquet s’attache aux penseurs qui ont critiqué le préjugé racial et la violence coloniale avant le temps des décolonisations, car, selon lui, « ce sont elles, plutôt que les trompettes de l’idéologie officielle, qui ont ouvert la voie à la philosophie » (p. 26).

L’ espace-temps de l’enquête varie en fonction de l’expansion de la France hors de la métropole : aux Amériques, dans la Caraïbe, en Afrique et dans le Pacifique. Chronologique, le récit s’organise en séquences découpées par de grandes dates de l’histoire politique de la France ou du monde : 1492 (la « découverte » du Nouveau Monde), 1598 (la promulgation de l’édit de Nantes et la fin des guerres de religion), 1715 (la mort de Louis XIV), 1789 (la Révolution française), 1815 (la Restauration), 1870 (le début de la Troisième République), 1945 (la fin de la Deuxième Guerre mondiale), et 1962 (l’indépendance de l’Algérie).

Enfin, pour définir l’objet de l’enquête, la philosophie, Thierry Hoquet situe ce savoir dans une tradition spécifique. Avec Barbara Cassin, il décrit le « contrat philosophique » comme une exigence pour « ceux et celles qui y participent, d’où qu’ils ou elles viennent, d’accepter de se traduire et de s’acclimater – autrement dit, d’entrer en dialogue avec une tradition issue de la Grèce antique » (p. 20).

Des Amériques à la Chine, à distance de l’islam

Historien des sciences naturelles et de l’anthropologie, c’est à travers le prisme de ces savoirs que Thierry Hoquet revisite les corpus de l’historiographie philosophique française. Avant l’anthropologie universitaire, les récits de voyages et de missions, réels, fictionnels ou fictionnalisés, ont constitué d’importants réservoirs de matériaux ethnologiques travaillés par les philosophes. L’histoire « (dé)coloniale » de la philosophie française narrée par Thierry Hoquet commence au Brésil, à la fin du XVIe siècle. Même s’ils le font dans des conditions et pour des motifs très différents de ceux d’autres populations, les Européens ne sont pas les seuls à voyager. Montaigne raconte avoir rencontré trois Tupinambas du Brésil à Rouen, en 1562. Il leur donne la parole dans ses Essais pour dénoncer les travers de la société française. La « découverte » du Nouveau Monde a fait perdre ses repères à la philosophie européenne, ouvrant un espace théorique pour la dénonciation de l’intransigeance religieuse et l’affirmation d’un relativisme culturel qu’a reformulé Pierre Bayle à la fin du siècle suivant. La science protestante, souvent négligée par les histoires générales de la philosophie française, voit son importance réévaluée par Thierry Hoquet.

À côté du Brésil, ce sont les « sagesses » de l’Inde et de la Chine qui fascinent. Disciple de Pierre Gassendi, François Bernier séjourne dix ans à la cour du Grand Moghol et il en revient avec des récits de voyages. Isaac La Peyrère, Pierre Bayle et Gottfried Wilhelm Leibniz (qui a écrit en français) confrontent les traditions philosophiques européennes à la pensée de Confucius, tandis que l’Amérique du Nord inspire au baron Lahontan son éloge de l’anarchie et de la vie « sauvage », débarrassée du fléau de la propriété privée. Cependant, une région du monde, définie par une religion plutôt que par des frontières politiques, a durablement repoussé les philosophes français : les terres d’islam. Des rivalités avec l’Empire ottoman au XVIe aux luttes décoloniales du XXe siècle, le musulman n’a cessé d’incarner l’autre irrationnel, la différence inexploitable, ou l’ennemi de la civilisation européenne. Voltaire et Montesquieu ne se sont pas intéressés aux traditions philosophiques arabes ; associé au despotisme politique, l’islam incarnait à leurs yeux une forme aiguë de fanatisme religieux. Parmi tous les philosophes dont il est question dans l’ouvrage, seul Auguste Comte paraît avoir appris du monde musulman.

Les ambiguïtés de l’altérité et de la nature

Le « travail d’intertraduction » à l’œuvre dans la pensée (dé)coloniale (p. 19) est porteur d’ambiguïtés constitutives dès le début de l’époque moderne. Appréhender les autres avec des catégories différentes de celles employées pour soi-même, et se penser en faisant un détour par l’autre, constituent deux opérations tributaires de sélections entre diverses formes d’altérité. À l’altérité américaine, au moyen de laquelle ethnologues et philosophes ont naturalisé l’homme et historicisé la nature, fut opposée une altérité plus proche et plus repoussante, celle du Moyen-Orient, en particulier du musulman. La première était naturelle, tout comme les Caraïbes ou les Hottentots chez Rousseau ; la seconde était politique et culturelle aussi. Dans les philosophies européennes, le point commun à ces deux pôles d’altérité consistait en leur détermination naturelle par les climats et les paysages. Tandis que, dès la fin du XVIIIe siècle, les Européens se sont définis par leur capacité à se libérer du déterminisme biologique, les autres peuples de la Terre y restaient strictement soumis à leurs yeux. Reconnaissant la présence d’un « fort eurocentrisme » dans l’anthropologie des philosophes des Lumières (p. 172), Thierry Hoquet invite à distinguer deux notions de nature : la nature comme matrice de valeurs et comme notion normative appliquée à l’Europe – par exemple dans l’idée de droit naturel –, et la nature comme ensemble de déterminations physiques à l’œuvre dans les autres sociétés, humaines et animales. Cette dichotomie était fondatrice de la conception du Code Noir, qui établissait que « les lois faites pour la France ne sauraient […] s’appliquer aux colonies » (p. 178).

Esclavage, colonialisme et décolonialisme

1685 fonctionne comme une année charnière dans le récit de Thierry Hoquet. La révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV et l’expulsion des Juifs des Antilles confirmèrent un catholicisme intransigeant, tandis que la promulgation du « Code Noir touchant la police des Îles et de l’Amérique » permettait de s’accommoder des monstruosités de l’esclavage pour favoriser le commerce. La France a alors basculé dans un colonialisme volontaire auquel se sont opposés les philosophes que Thierry Hoquet juge dignes de ce nom, ceux qui ont mené le combat abolitionniste : les physiocrates, qui rejetèrent l’esclavage au motif qu’il constituait un mauvais modèle économique, puis Voltaire dans Candide, Montesquieu, Diderot, Guillaume-Thomas Raynal, les philosophes de la Révolution et l’abbé Grégoire. À la Révolution, la reconnaissance de la citoyenneté des « personnes de couleur » (l’auteur préfère cette appellation à celle d’individus « racisés »), des femmes, et des membres du tiers état, a conféré à l’universalisme une nouvelle épaisseur sociale.

Puis, aux XIXe et XXe siècles, la question de la licéité morale de l’esclavage a fait place aux problématiques coloniales. Aux yeux de Thierry Hoquet, la cohorte des philosophes officiels de l’université française et du monde parisien ne mérite pas le détour de l’histoire (dé)coloniale : « Que trouvons-nous dans les œuvres de Cousin, Lachelier, Lagneau, Cournot, Hamelin, Boutroux, Ravaisson, Renouvier ? » demande-t-il de manière rhétorique (p. 209-210), avant de détourner le regard pour aller chercher la philosophie française du XIXe siècle en Suisse, dans le canton de Vaud, au sein du « groupe de Coppet » qui réunit, autour de Germaine de Staël, Benjamin Constant et Jean Sismondi. Constant n’est pas opposé à la colonisation qu’il envisage comme une œuvre civilisatrice. Le 28 juin 1830, dans Le Temps, il justifie la conquête d’Alger comme la prise d’un « repaire de pirates » (p. 217). Dans un climat marqué par de fortes tensions avec l’Empire ottoman, Sismondi en est un « partisan enthousiaste ». Selon lui, Alger, la « patrie de saint Augustin », devrait être libérée de la piraterie et de la tyrannie ottomane, plutôt que conquise (ibid.). En 1841, Alexis de Tocqueville se prononce lui aussi en faveur de l’occupation de l’Algérie, « tout en condamnant fermement les violences » (p. 225).

Tandis que les saint-simoniens, comme Charles Guillain, louent les vertus de la colonisation en Nouvelle-Calédonie (on pourrait ajouter à ce tableau le plaidoyer de Prosper Enfantin en faveur de la colonisation de l’Algérie), seul Auguste Comte mène, avec sa religion de l’Humanité, un projet dont Thierry Hoquet estime l’intention « absolument ‘décoloniale’ » (p. 228). Après le partage de l’Afrique lors de la conférence de Berlin en 1885, le soutien des philosophes à l’entreprise coloniale s’accentue encore. Paul Leroy-Beaulieu la décrit comme la « force expansive d’un peuple » (p. 246). Jules Ferry défend le droit de « civiliser les races inférieures » (p. 246), et Léon Blum lui emboîte le pas sur cette pente. En 1887, le Code de l’indigénat, qui place les autochtones hors du droit français, est généralisé à toutes les colonies. Le philosophe français le plus international alors, Henri Bergson, ne s’émeut pas de la colonisation de l’Algérie et du Maroc. En 1915, dans un dialogue avec l’historien et sénateur américain Albert Jeremiah Beveridge, au cours duquel le philosophe français exprime vigoureusement son anti-germanisme, il justifie la colonisation du Maroc et de l’Algérie, car ces peuples, au contraire de la France agressée par l’Allemagne, n’étaient pas des nations, mais des « tribus en guerre » et des « bandes d’individus » (p. 251). À l’exception d’Auguste Comte, les reconstructions de Thierry Hoquet présentent une philosophie française du XIXe siècle largement favorable à la politique nationale de colonisation, même lorsqu’elle en dénonce les brutalités les plus extrêmes.

Autour de 1930, un véritable front intellectuel s’élève contre le colonialisme, mais c’est hors de la discipline philosophique que Thierry Hoquet doit aller en chercher les premiers protagonistes : les poètes surréalistes André Breton, Paul Éluard et René Char. Une femme philosophe, Simone Weil, exprime pourtant sa honte d’être française en traversant le zoo humain de l’Exposition coloniale de Paris en 1931. Après la Deuxième Guerre, le génocide des Juifs et les atrocités de la colonisation sont rapprochés dans la pensée décoloniale. Selon Aimé Césaire, Hitler a fait paraître le vrai visage de la « civilisation » européenne. Le marxisme et l’existentialisme se profilent alors comme les fers de lance du combat contre la domination coloniale dans le monde et l’oppression des minorités en France.

Langues et Lumières

Au XXe siècle, une attention nouvelle portée aux langues de la philosophie a nourri les combats décoloniaux et postcoloniaux. En faisant de la logique européenne un reflet de la structure de la langue grecque, Émile Benveniste a, selon Thierry Hoquet, provincialisé la philosophie, qui ne serait plus que l’expression d’une rationalité régionale. Avec Jacques Derrida et Édouard Glissant, un pluralisme linguistique qui dénonce le monolinguisme des philosophes a promu une nouvelle manière de penser entre les langues, que pratique aujourd’hui Souleymane Bachir Diagne. Glissant s’est livré à un examen critique de la langue française, la langue philosophique des « Lumières », et Derrida a lutté contre le principe colonisateur « en greffant les langues les unes sur les autres » (p. 308). Dans le dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé L’universel est-il européen ?, seul Emmanuel Levinas, souvent critiqué pour son eurocentrisme, paraît avoir complètement souscrit au « contrat philosophique » qui exige d’entrer en dialogue avec la tradition grecque antique. Thierry Hoquet souligne cependant que sa pensée a inspiré Enrique Dussel, tout comme celle de Michel Foucault, qui n’a jamais abordé de front la question coloniale, a été employée massivement dans les études postcoloniales et décoloniales.

En suivant le fil des controverses coloniales, l’histoire de la philosophie de Thierry Hoquet contribue à sa manière aux débats actuels sur la définition et la valeur des Lumières françaises. Trajectoire en dents de scie, elle définit les véritables Lumières comme combattantes, athées et critiques du pouvoir politique. Si « Descartes et son siècle font pâle figure, pris entre les vertiges sceptiques de la Renaissance et les vertueuses indignations des Lumières » (p. 89), « la philosophie française du XVIIIe siècle […] donne son sens au mot ‘Lumières’ » en combattant l’esclavage (p. 135). Enfin, après un XIXe siècle décevant et une première moitié de XXe siècle qui a vu la philosophie servir les ambitions de la nation, Frantz Fanon, ce « héros romantique de la décolonisation » (p. 288), est campé en « penseur des Lumières, un positiviste hostile par principe à toute religion » (p. 293).

Thierry Hoquet, Histoire (dé)coloniale de la philosophie française. De la Renaissance à nos jours, Paris, Puf, 2025, 334 p., 23 euros.

Source : La vie des idées – 02/10/2025 https://laviedesidees.fr/De-Montaigne-a-Fanon

L’ Appelé de Guillaume Viry : Prix Lorientales 2025

Guillaume Viry reçoit le Prix Lorientales 2025 pour L’ Appelé

Editions du Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/catalogue/lappele

Le Prix Lorientales 2025 a été décerné, ce samedi 13 septembre, à Guillaume Viry pour son roman L’Appelé, publié par les éditions du Canoë en septembre 2024. Le titre faisait face à quatre autres ouvrages sélectionnés par le jury.

La récompense salue depuis 2011 une œuvre publiée l’année précédente et traitant de l’univers oriental. Elle est portée par l’association Lorientales, ancrée au Pays de Lorient.

L’ Appelé figurait dans la liste des ouvrages finalistes de la distinction, après un « choix qu’il a été difficile de faire compte tenu de la qualité des dix préfinalistes », comme l’indiquait le jury au moment de la présentation de cette sélection restreinte.

Le livre raconte l’histoire de Jean, appelé militaire en Algérie en 1962. De son service à la guerre, jusqu’à son retour en France où, trente ans plus tard, il meurt dans un asile, centré sur une mémoire troublée. Un incident — la confusion d’un prénom — ravive alors un passé enfoui, une blessure longtemps tue, mais jamais vraiment guérie.

Rappelons que L’ Appelé, de Guillaume Viry, a déjà valu à son auteur le Prix des lectrices et des lecteurs des bibliothèques de la Ville de Paris, décerné en avril 2025.

L’ Appelé incarne ainsi ce que le Prix Les Lorientales cherche : une œuvre capable de lier l’histoire et ses répercussions contemporaines, d’ouvrir des espaces de mémoire, de transmission, mais aussi de réveil. Le fait qu’il ait été élu au premier tour signale non seulement l’unanimité ou un soutien fort parmi les membres du jury, mais aussi que le texte avait, dès sa finaliste, un poids particulier par rapport aux rivaux.

L’ année dernière, le Prix du livre Lorientales avait été décerné à Abdelkrim Saifi pour Si j’avais un franc, roman publié par les éditions Anne Carrière.

Source : Actuallité – 15/09/2025 https://actualitte.com/article/126137/prix-litteraires/guillaume-viry-recoit-le-prix-lorientales-2025-pour-l-appele

https://leslorientales.com/?titre=l-appele-de-guillaume-viry-aux-editions-du-canoe-laureat-du-prix-lorientales-2025&rubrique=&mode=articles&crit1=10&date_publication=&crit2=&id=93

Des bandits face au pouvoir colonial. Algérie 1871-1920 – Antonin Plarier

Préface de Sylvie Thénault

Présentation de l’éditeur

De l’insurrection de 1871 à l’apparition des formations nationalistes dans l’entre-deux-guerres, l’Algérie entre dans une période de colonialisme triomphant. L’administration se renforce, les terres sont massivement transférées à des colons européens et l’ordre semble régner sur ce territoire colonisé.


Pourtant, à y regarder de plus près, la vie rurale reste rythmée par une vive conflictualité sociale. Les usages des territoires forestiers font l’objet d’affrontements âpres. Les terres confisquées continuent souvent d’être occupées. Et surtout, un banditisme rural émerge et ne cesse de préoccuper l’administration coloniale. Dans les années 1890, les autorités considèrent le banditisme comme le ferment potentiel d’une insurrection. Cette résistance perçue suscite une réaction répressive qui se heurte à une sourde hostilité de la société rurale qui met régulièrement en échec les tentatives de destruction des bandes. Primes de dénonciation ou de capture, internement des familles de bandits, campagnes militaires, condamnation au bagne ou à la peine capitale sont quelques-unes des mesures prises pour venir à bout des résistances à son autorité.
Cet ouvrage cherche à suivre pas à pas ces bandits ruraux, de leur prise d’armes ou de leur fuite face à l’administration coloniale jusqu’à leur ultime souffle, de leur ancrage dans un territoire rural en proie à la dépossession à leur transportation au bagne. Ces trajectoires conflictuelles sont scrutées au travers d’un ensemble de sources allant des archives de la répression à la poésie populaire en passant par la presse et des correspondances privées.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2025 https://histoirecoloniale.net/des-bandits-face-au-pouvoir-colonial-algerie-1871-1920-un-livre-dantonin-plarier/

Sommaire

Remerciements
Préface de Sylvie Thénault
Glossaire

Introduction – Une histoire des bandits en Algérie colonisée

Chapitre 1 – Fronts de dépossession et conflictualités rurales
Chapitre 2 – Vivre en bandit 
Chapitre 3 – Une société coloniale révélée par un banditisme pluriel
Chapitre 4 – État, bandits et ordre informationnel
Chapitre 5 – Écraser le banditisme : la mise en scène du maintien de l’ordre colonial
Chapitre 6 – Éloigner les bandits : la diaspora des indésirables
Chapitre 7 – Désertion, insoumission et banditisme dans la Première Guerre mondiale
Chapitre 8 – Insurrection et banditisme

Conclusion 
Présentation des sources 
Bibliographie 
Index des noms de lieux
Index des noms de personnes
Tables des figures et encadrés

ENS Éditions : https://catalogue-editions.ens-lyon.fr/fr/livre/?GCOI=29021100753100