Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l’empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd’hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d’Afrique et d’Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l’Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l’Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l’histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d’associations, d’artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s’accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
Autour des statues
« Le déclic, c’est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c’est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l’esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d’autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d’Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l’X est à l’origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l’entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d’audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

« Depuis qu’on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J’y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu’un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d’Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d’un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire »
Mobilisée au sein du collectif d’afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d’Afrique. « J’étais pour [les déboulonnages de statues], puis j’ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n’aurais peut-être jamais découvert l’histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m’a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage, il ne peut de toute façon être question depuis que l’escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l’exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l’association Ancrages. Pour l’instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d’Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Nouvelles approches
Pour mieux comprendre l’histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d’Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l’exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d’une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l’université d’Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d’un « déficit d’histoire » et de l’émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d’une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
Le projet Mars Imperium a « bénéficié d’une totale liberté », même s’il en a inquiété certains.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d’années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l’un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d’une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d’aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d’institutions, n’aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd’hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s’impose, sans doute plus que jamais. »
Un coffre-fort exhumé
Quelques encablures vers l’est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l’empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd’hui de cabine d’essayage dans le sous-sol d’un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d’Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s’offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances »
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C’est d’autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d’ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d’autres historiens et de l’association Ancrages, ils en tireront la rédaction d’une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l’appropriation et à l’exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l’État français ».
Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l’appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d’Européens et des milliers d’Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d’associations de rapatriés qui s’étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu’une plaque commémorant les 80 ans de l’« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l’espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d’Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
La rue Thomas-Bugeaud est rebaptisée « Ahmed-Litim », tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. Sa perpendiculaire : la rue Cavaignac.
Sans surprise, l’école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, s’est distingué par l’ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l’école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d’Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l’actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d’entre eux estiment que Marseille ne s’est pas encore dotée d’une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu’elles ont fait l’objet « au mieux d’un impensé, au pire d’un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l’équipe actuelle s’est d’abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu’une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l’horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d’une statue », ajoute Rose Frigiere.
Selim El-Meddeb : Journaliste, correspondant de France 24 au Liban de 2011 à 2017, puis chargé de communication pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Afrique de l’Ouest et le Secrétariat des Nations unies. Installé à Marseille depuis 2022.
Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C’est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l’histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s’en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l’un des auteurs du guide.



