Emmanuel Blanchard, Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940), Presses de Sciences Po, 2024

Au mitan des années 1920, Paris abritait les locaux du SAINA (Service des affaires indigènes nord-africaines) qu’on appela bientôt le « bureau arabe » chargé de contrôler et surveiller l’immigration des sujets musulmans principalement venus de Kabylie. Le hasard a voulu qu’en 2008, les archives publiques mettent la main sur un reliquat d’archives de ce service, mises dans de grands sacs et livrées aux pigeons, souris et à l’humidité dans le sous-plafond d’une école primaire parisienne. Deux ans plus tard, l’historien Emmanuel Blanchard commençait à explorer les quinze cartons composant ce fonds. Son livre Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940) est le fruit, passionnant, de sa recherche.

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Les colonisés font peur. Indispensables pendant la guerre pour produire de quoi alimenter les champs d’horreur, ils étaient tout autant indésirables puisqu’on redoutait qu’ils s’imaginent pouvoir faire souche en métropole, y fonder famille, voire même faire leurs quelques idées séditieuses1. Il fallait donc surveiller cette classe aussi laborieuse que potentiellement dangereuse, et le SAINA s’y employa grâce à son réseau d’indicateurs. Surveiller ou bien l’entourer d’une affection toute paternaliste. Comme le déclara un élu parisien, Pierre Godin, « notre surveillance n’est pas, pour eux, une sujétion, c’est une sécurité – plus encore c’est un bonheur. »

En explorant les archives du SAINA, Emmanuel Blanchard en a tiré une conclusion : les colonisés ne sont « jamais autant ingouvernables que quand ils demandent à être gouvernés et non simplement commandés ». Car des requêtes inattendues affluent sur les bureaux du SAINA. Les travailleurs coloniaux font appel à lui pour régler les problèmes domestiques posés par leur séjour en métropole. Mohand se plaint que son jeune frère l’ait rejoint en France sans autorisation de l’administration, laissant la maison familiale sans surveillance (masculine) et donc à la merci des convoitises tandis qu’Ouahchia recherche un dénommé Aïssa, parti en France une décennie plus tôt et qui n’a plus donné signe de vie depuis, ce qui pose alors à la famille la question du devenir de ses biens ; cela nous rappelle que la migration fragilise l’ordre familial. Mohammed, au nom des services rendus à l’ordre colonial, demande à être dispensé des impôts locaux qu’il doit au pays alors que Saïd, l’ancien combattant de 1914-1918, demande une permission de port d’armes pour pouvoir, une fois revenu au village, défendre sa maison et ses biens ; ici, ce sont les preuves de loyauté à l’égard de la France qui sont mobilisées. Quant à Tahar, endetté jusqu’au cou, il demande au SAINA d’empêcher la saisie de ses champs qu’il a hypothéqués auprès d’un autre habitant du douar ; cette affaire nous rappelle que la misère régnait en Kabylie et que les administrateurs coloniaux étaient conscients que la situation serait plus explosive encore si on mettait un frein à l’immigration et au transfert d’argent qu’elle entraîne.

En analysant cette poignée de requêtes, Emmanuel Blanchard nous permet de mieux appréhender la façon dont la puissance colonisatrice exerce son autorité sur ses sujets de l’autre côté de la Méditerranée, le rôle ambigu joué par les caïds, mais aussi la capacité des « immigrés » à prendre aux mots la « mission civilisatrice » de la France et à se saisir du droit pour défendre leurs intérêts.

L’ auteur nous appelle ainsi à être plus attentifs « aux tactiques déployées par les sujets désireux de ne plus être inaudibles », autrement dit, des sujets qui « demandent à être gouvernés comme des administrés et non à être commandés comme des sujets. »

1 Je vous renvoie à ces excellents livres : Laurent Dornel, Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, La Découverte, 2025 ; Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945, CNRS Editions, 2025.

[Version audio disponible]

Christophe Patillon

Source : Mediapart – Billet de blog – 14/01/2026 https://blogs.mediapart.fr/christophe-patillon/blog/140126/des-colonises-ingouvernables