Quel récit historique pour les violences coloniales ? – Hélène Blais

Quel récit historique pour les violences coloniales ? Sur l’historiographie récente de la conquête de l’Algérie

Comment raconter les violences de la conquête de l’Algérie, quand les seules archives disponibles sont celles des massacreurs ? Faut-il personnaliser l’horreur autour de figures comme Bugeaud, ou peut-on dévoiler le système colonial en train de se faire ?

« Nos mères, pour nous faire peur, nous menaçaient d’appeler Bouchou, assimilé à un ogre qui n’avait pas de pitié pour les enfants ». Cette anecdote évoquée par Chems Eddine Chitour dans son Histoire de l’Algérie parue en 2019 [1] ne laisse pas de doute sur la mémoire de Bugeaud en Algérie, et son souvenir traumatique persistant, jusqu’à une période récente. En France, Thomas Bugeaud (1789-1849), maréchal, duc d’Isly, fut longtemps célébré comme un héros militaire, avant de devenir le symbole de la violence de la colonisation en Algérie. Rues, lycées et collèges débaptisés disent la reconnaissance tardive de faits bien connus des historiens et des historiennes depuis les années 2000.

Avec Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki dit vouloir contribuer à « regarder l’histoire en face », et on ne peut que louer la démarche, même si ce livre arrive après beaucoup d’autres, qui ont largement décrit les faits de violence du moment de la conquête et contribué à déboulonner la figure du maréchal. En 1930 déjà, Charles-André Julien publiait un article remettant en cause la vulgate du héros colonial, pour dépeindre un officier sans génie et prévaricateur [2]. Et depuis, de nombreux ouvrages ont dressé des portraits peu flatteurs du personnage, symbole d’excès, meneur d’une guerre totale en Algérie, au mépris des civils et du droit de la guerre. L’une des dernières synthèses parues, celle de l’historien Alain Ruscio, propose une analyse précise de l’histoire du gouvernorat général du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, retraçant quasiment au jour le jour les événements de la « première guerre d’Algérie », à partir de sources imprimées, rapports parlementaires et journaux militaires, corpus abondant pour cette période [3].

Autant dire que le personnage de Bugeaud et son rôle dans la guerre de conquête de l’Algérie ont fait l’objet de nombreuses enquêtes. Colette Zytnicki, spécialiste de l’histoire du tourisme, est venue à l’histoire de l’Algérie avec un ouvrage paru en 2019 sur le village de colonisation de Draria. En 2022, elle a publié également une synthèse sur l’histoire de la conquête [4]. Le Cas Bugeaud complète cette dernière. Il s’agit une nouvelle fois d’un ouvrage de synthèse, nourri de la bibliographie existante, et reposant sur de nombreuses citations de sources imprimées. L’enjeu n’est pas de raconter la vie du maréchal – Jean-Pierre Bois a publié en 1997 une biographie riche d’informations, même si elle peine à se détacher de l’imaginaire colonial du héros conquérant –, mais de concentrer l’attention sur la période algérienne de la carrière de Bugeaud.

Le maréchal déboulonné

L’itinéraire du personnage, rappelé dans le premier chapitre, est bien connu : né en 1784 dans une famille de petite noblesse du Limousin, Bugeaud participe aux campagnes napoléoniennes, s’illustre notamment sur le terrain espagnol, dans des combats marqués par des violences extrêmes, avant de se retirer sur ses terres pendant la Restauration. Nommé général en 1830, puis député d’Excideuil, il s’oppose frontalement aux Républicains. À la tête de la répression du mouvement populaire en 1834, il devient célèbre pour son rôle dans le massacre de la Rue Transnonain.

En 1836, il est envoyé une première fois en Algérie, pour lutter contre Abd El-Kader, avec lequel il signe le traité de la Tafna en 1837, qui assure alors à l’émir le contrôle des deux tiers du territoire. Ce premier séjour est décrit minutieusement à partir de sources de presse et de récits imprimés, qui, par leur nature, conduisent à laisser un peu de côté les réalités quotidiennes du combat et surtout de l’organisation de la résistance sur le terrain algérien. Le récit se poursuit par le retour en France de Bugeaud, qui a conservé son siège de député, jusqu’à ce que le président du Conseil le nomme gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840. Se fondant sur sa correspondance (éditée), Colette Zytnicki retrace les oppositions au nouveau gouverneur, à Paris et dans la colonie, rappelant qu’il est loin de faire l’unanimité.

L’angle adopté pour narrer l’histoire militaire de la conquête reprend le travail fouillé des historiens de l’armée d’Afrique, tels Jacques Frémeaux et Vincent Joly, en recourant à des catégories classiques (« les forces en présence », « une guerre totale ») [5]. Cette « guerre totale » que Bugeaud a décidé de mener en Algérie, fondée sur la mobilité d’une troupe qui se nourrit de razzias, a été souvent racontée. Le gouverneur mène sept années de campagnes militaires extrêmement violentes, mêlant destructions, exactions contre des civils, « enfumades » et politique d’occupation foncière en vue d’une colonisation « ense et aratro », par l’épée et la charrue, selon sa propre devise. Avec une précision qui ravira les amateurs d’histoire de batailles, Colette Zytnicki revient sur les événements majeurs dans la chronologie officielle de la conquête, année par année, en soulignant bien les pratiques de guerre, de « razzia » et autres exactions. Toujours attentive aux dissensions, l’historienne veille en même temps à relever les critiques qui s’élèvent contre Bugeaud, en France et au sein de l’armée française en Algérie (débats qui ne portent jamais, comme le souligne l’autrice, sur les méthodes et la violence systématique).

La colonisation agricole, « l’autre grand combat de Bugeaud », permet de rappeler l’importance des spoliations et dépossessions foncières, inhérentes au projet de colonisation militaire. L’image du soldat laboureur, bien connue, aurait pu être mise plus directement en écho avec les travaux de Corinne Marache qui, à partir de fonds inexploités des archives de Dordogne, a bien montré que l’image glorieuse du laboureur qui aurait été couronnée de succès agricoles est en fait entachée de nombreux échecs expérimentaux [6]. Le cas Bugeaud s’achève sur la démission du gouverneur, qui quitte Alger le 5 juin 1847, sous le feu des critiques des colons opposés au régime du sabre, c’est-à-dire à une administration militaire qu’ils considèrent comme une entrave à leurs affaires.

Personnaliser l’histoire de la violence ? Enjeux historiographiques

La volonté de déconstruction des discours et de distance critique fait du Cas Bugeaud un ouvrage tout à fait utile pour entrer dans l’histoire de cette période, même si l’on peut regretter quelques imprécisions, ou des choix éditoriaux qui ne permettent pas de citer l’abondante bibliographie récente sur les thématiques abordées. Ainsi, la recherche sur les frontières en situation coloniale a bien montré que l’idée que « les États européens […] découpent les frontières sans tenir compte des peuples » ne résiste pas aux faits : dans de nombreux territoires, et notamment en Algérie, au contraire, les colonisateurs, dans le but d’éviter les conflits qui risquaient de miner leur autorité, ont cherché à connaître les contours des usages des populations [7]. Le « flou » du traité de Lallhia Maghnia, qui laisse la frontière méridionale entre l’Algérie et le Maroc, est précisément liée à cette volonté d’éviter les ennuis.

On peut aussi s’interroger sur la personnalisation à l’extrême de cette histoire : « c’est contre Abd el-Kader que Bugeaud fait la guerre », écrit l’historienne (p. 120). Faire l’histoire du point de vue des chefs, toujours et encore, c’est prendre le risque de ne pas rendre compte des réalités sociales, du quotidien des Algériens dans ce pays en guerre, de l’importance de la mobilisation contre l’envahisseur, aussi. Les co-coordinateurs de l’Histoire de l’Algérie coloniale parue en 2014, et qui fait toujours référence à ce jour en matière de synthèse, avaient d’ailleurs pris soin de ne pas consacrer d’entrée dédiée à Bugeaud, préférant raconter la conquête par ses violences systémiques et sous l’angle des résistances [8].

À ce propos, l’autrice refuse la lecture de la résistance à l’armée d’Afrique comme guerre nationaliste, et écrit par exemple à propos des actions menées par Boumaza, l’un des chefs de guerre s’opposant à Bugeaud : « il est plus sage d’y lire une révolte contre l’invasion d’une armée impie » (p. 153). La lecture de cette résistance en termes de « révolte » est pourtant sujette à débat aujourd’hui, de part et d’autre de la Méditerranée, puisqu’elle tend à invisibiliser les réponses structurées à l’invasion française, et reprend finalement les catégories produites par les envahisseurs à l’époque.

L’histoire, versant algérien

Se pose plus encore la question de la place des Algériens dans cette histoire de la violence. On entend rarement la voix des Algériens et Algériennes, combattants ou civils, dans les archives françaises du XIXe siècle. Entièrement retracée à partir de sources produites par les militaires, l’histoire racontée par Colette Zytnicki, à la suite de nombreux autres récits, et malgré un recul critique sur les sources et la volonté manifeste de faire reconnaître des excès, peine à renouveler les regards de ce point de vue. Le registre de l’exceptionnalité (le titre même, le cas Bugeaud, est révélateur de ce parti-pris) occulte en partie le caractère systémique de la violence, qui a pourtant été travaillé par de nombreux historiens. William Galloisa ainsi rappelé la longue histoire de ces violences « algériennes » [9]. Benjamin Brower a montré les ressorts de cette guerre totale, et le pragmatisme cynique qui cherche malgré tout à conserver la force de travail que représentent les Algériens [10]. Il est dommage qu’ils ne soient pas mobilisés dans un ouvrage qui porte sur la violence.

Pour dépasser la reproduction des discours produits par les responsables des massacres, même déconstruits, il est par ailleurs plus que jamais nécessaire de se pencher sur le versant algérien de cette histoire. Certes, l’historiographie est moins abondante, mais elle existe. C’est en partie l’objet de l’ouvrage de Brower quand il analyse l’attaque de Djelfa en 1861 par les hommes des Ouled Naïl, c’est la démarche de Julia Clancy-Smith qui prend au sérieux, dans Rebel and Saint, la capacité de résistance et l’agency des ordres religieux [11]. Elle montre la manière dont s’est structurée et organisée au sein des confréries musulmanes une véritable résistance à l’invasion française. Colette Zytnicki passe très vite sur toute l’historiographie du Jihad, qui offre pourtant un autre point de vue sur l’histoire du positionnement de certains Algériens lors de l’invasion française. Mettre en lumières des structures qui ont longtemps été invisibilisées par le recours exclusif aux sources militaires et administratives permet de renouveler l’approche traditionnelle du récit de l’hubris des généraux qui se serait exercée d’autant plus facilement qu’elle serait survenue dans un vide politique et organisationnel [12].

Déconstruire les récits officiels

Si l’espace d’une synthèse grand public ne permet peut-être pas d’approfondir toutes ces questions, le choix d’un éclairage de l’histoire de l’Algérie à partir du personnage de Bugeaud incite à la réflexion sur les manières de faire le récit de la conquête coloniale. Cette réflexion est au cœur du livre de l’historien algérien Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation, paru en Algérie en 2024 dans une maison d’édition peu diffusée en France (mais heureusement accessible via le portail Cairn). Lassé de constater que « seuls existent sur ces événements les récits des bourreaux » (p.16), il déconstruit dans ce livre non seulement le mythe autour de Bugeaud, mais aussi la construction du récit des « enfumades du Dahra », et plus radicalement encore, tous les discours historiographiques qui, depuis le XIXe siècle, ont concentré le récit des violences de la conquête coloniale autour de figures malfaisantes et d’événements extrêmes.

Le récit officiel des « enfumades » du Dahra a maintes fois été raconté. Les 18 et 19 juin 1845, le colonel Pelissier, subordonné à Bugeaud, enfume des grottes où se trouvent des membres de la tribu des Ouled Riah : hommes, femmes et enfants. Près de 700 personnes meurent asphyxiées. L’épisode est rendu public par la parution d’une lettre du colonel Pelissier lui-même dans le journal gouvernemental l’Akbhar, puis suscite des débats, des condamnations en métropole, sans qu’au bout du compte le colonel ni le maréchal soient inquiétés. En s’appuyant sur les mêmes textes que ceux mobilisés par Zytnicki, Kitouni interroge le besoin des contemporains de l’événement de narrer la violence, sans fard, en soulignant que ce n’est pas une nouveauté, et que l’on trouve déjà dans les relations des conquistadors des descriptions très crues des violences infligées aux peuples amérindiens. Tout cela participe d’une construction de la terreur. Elle a été immédiate, a fasciné, et a été reprise dans les récits des historiens et des historiennes, dont la principale source d’information sur ces violences est la voix des responsables des exactions eux-mêmes. Kitouni montre bien comment le récit des violences commises, qui a circulé en Algérie et en métropole, soulève l’indignation, certes, mais est aussi un artifice rhétorique : « Ainsi entre les imaginaires de la colonie et de la métropole se tisse un récit commun autour de la violence d’exception, fondé sur des préjugés empruntant leurs figures au vieux fond culturel de l’Europe à l’égard de l’Orient et de l’islam » (p. 49). Pour l’auteur, l’accent mis sur la dénonciation des enfumades, est au fond une façon de masquer tout une série de crimes coloniaux et le caractère systémique de ces violences.

L’ouvrage d’Hosni Kitouni propose ainsi une réflexion critique, et sans concession, sur l’histoire qui s’écrit, en France et en Algérie. Il tente également de proposer un récit alternatif des violences de la conquête, en relisant les sources liées aux débats sur les enfumades, en soulignant que l’indignation est loin d’être générale, et se limite à quelques pairs de France. Que les enfumades soient « un fait inouï et sans précédent de l’armée française », selon les mots du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, sert souvent à illustrer l’opposition à Bugeaud. L’historiographie s’est largement emparée de ces discours pour montrer les dissensions au sein de l’armée, et les oppositions entre Bugeaud et le gouvernement. L’ouvrage de Zytnicki s’inscrit dans cette perspective. Mais, souligne Kitouni, on peut aussi y lire une volonté d’attirer l’attention sur l’exceptionnalité de l’événement. Vendée, expédition d’Égypte, répression à Saint-Domingue, campagnes d’Italie et guerre en Espagne : sans remonter très loin dans le temps, on trouve, nous rappelle Kitouni, de nombreuses violences extrêmes (tueries de masse, viols collectifs) dans les campagnes militaires françaises. Les officiers qui se retrouvent en Algérie comme Rovigo, Soult, Bugeaud ont expérimenté des méthodes de guerre en Espagne entre 1810 et 1813. Ils sont donc moins des « cas » que les rouages d’un système qui, même s’il a provoqué quelques critiques, a tenu, longtemps.

Les enfumades du côté des vaincus

L’ouvrage pointe également un certain nombre d’inexactitudes dans les récits qui ont été faits de l’épisode des enfumades du Dahra. Kitouni souligne ainsi, en retraçant la chronologie fine de la parution dans l’Akhbar de l’article qui fit scandale, que Bugeaud savait que cet article allait paraître. Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’une « fuite », ainsi que la qualifient depuis Charles-André Julien tous les historiens de l’Algérie. Pour Kitouni, Bugeaud cherche à exploiter politiquement ce massacre en poussant Soult dans ses retranchements. Dans cette volonté de remettre en question les présupposés non discutés de l’historiographie, l’auteur tente une généalogie intéressante du terme d’enfumade, qui ne fut pas utilisé par les acteurs militaires, et n’existait pas dans les dictionnaires de l’époque. Le glissement du terme « enfumage » à « enfumade », qui évoque des actions plus anodines, est révélateur. Son adoption dans l’imaginaire collectif métropolitain peut alors être interprétée comme une forme d’euphémisation du massacre. Pointant un effet de singularisation, il souligne : « Enfumade évoque d’emblée des personnages – Pélissier et Bugeaud – et leurs actes comme si la violence relevait de leur seule responsabilité » (p. 61). Plus encore, l’action peut simultanément être associée au bon droit : « Quoiqu’atroce, cruelle, hors-norme, l’enfumade est légitime puisqu’elle s’exerce contre des réfractaires, hors-la-loi, indignes de pitié (p. 60).

Comment alors écrire cette histoire au plus près des faits et en se détachant des catégories qu’imposent les sources régulièrement mobilisées ? Les deux dernières parties du livre proposent une relecture des événements, pour tenter de raconter une autre histoire, rejetant l’exceptionnalité proclamée de l’événement, et replaçant, autant que faire se peut, les Ouled Riah comme des acteurs à part entière, et pas seulement victimes passives. Qu’ont-ils réellement vécu, quel a été l’effet des violences subies par les femmes et les enfants, comment ont-ils gardé le souvenir de cet événement traumatique ? Kitouni s’appuie ici sur la littérature anthropologique et sur la mémoire de l’événement en Algérie. Il recourt aussi largement à la bibliographie anglo-saxonne, s’appuyant sur des ouvrages peu connus en France [13]. L’historien souligne également combien l’histoire de la conquête, centrée sur des événements paroxystiques, s’accorde mal avec d’autres temporalités, plus lentes, nécessaires pour comprendre ce qu’ont vécu les Ouled Riah. Il retrace donc l’histoire de la colonisation dans la région du Dahra, le grignotage du territoire et le sentiment de perte pour les Dahraoui. Il prend aussi le temps de raconter l’histoire d’une insurrection, menée d’une part par les « cherifs insurgés », et d’autre part par Abd el-Kader, qui inquiètent l’armée française et créent un état de tension inédit. L’un des apports de son ouvrage est de retracer très précisément, à partir des partir des journaux de route de la colonne Ladmirault et de Pelissier (archives du Service historique de la Défense), les événements entre le 11 et le 23 juin et les opérations d’encerclement des Ouled Riah dont il fait l’hypothèse, témoignage à l’appui, qu’ils n’ont pas « fui » dans les grottes, comme le dit la version officielle (ce qui signifierait qu’ils sont allés au suicide), mais qu’ils y habitaient.

Plus largement, Kitouni montre comment cette histoire a ressurgi après 2005 en Algérie, avec la reconnaissance officielle (un mémorial a été élevé à l’entrée des grottes), sans hésiter à montrer que l’histoire académique en Algérie est à la peine. Maîtrisant parfaitement la bibliographie en français, en arabe et en anglais, Kitouni propose une revue critique de la littérature qui rend bien compte de ce qui existe, insistant aussi sur la nécessité de sortir du nœud franco-algérien pour parvenir à se poser les bonnes questions. Lecteur des subalternistes et des décoloniaux, il reproche aux historiens français de ne pas remettre en cause la nature de leurs sources, même quand ils sont dans une approche critique, et aux historiens algériens de n’avoir pas réussi à s’emparer de l’histoire de la période coloniale, en dehors de l’épisode de la guerre d’indépendance.

Décoloniser l’histoire de la conquête

Comment, et pour qui écrire sur les violences coloniales ? Historiens et historiennes sont pris dans des configurations sociales et intellectuelles avec lesquelles ils composent. En matière d’histoire coloniale, la persistance des héritages, les traces, et les débats mémoriels sont si denses qu’il est impossible de s’en détacher. Le regard réflexif et historiographique d’Hosni Kitouni est, de ce point de vue, tout à fait précieux. Sans doute l’ouvrage de Colette Zytnicki, après d’autres, est-il utile pour rappeler des faits déjà bien connus, mais parfois encore ignorés du grand public. C’est une alternative à la dénonciation plus ouvertement politique de certains auteurs, comme le politiste Olivier Le Cour Grandmaison, qui, dans son petit livre Oradour coloniaux français, revient sur les usages de l’histoire dans l’hexagone [14]. Aussi louable et utile que soit la volonté de recontextualiser dans le débat franco-français l’histoire coloniale et ses récurrentes apories, les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve. On peut regretter une histoire essentiellement faite de discours, de citations et de fragments, qui risque de ne convaincre que les convaincus. Surtout, comme le souligne très justement Jean-Michel Aphatie dans une postface brève mais percutante, ces dénonciations sont prononcées dans des sphères d’où sont singulièrement absents les anciens colonisés ou leurs descendants [15].

Le débat est loin d’être clos. Pour ne pas en rester à une dénonciation incantatoire des violences, il est plus que jamais nécessaire de parvenir à écrire une histoire ancrée dans le terrain des conflits, le quotidien des combattants et des civils touchés par cette guerre, sans se limiter à pointer les responsabilités, par ailleurs indiscutables, des « grands hommes ». Écrire l’histoire des violences à la période coloniale, c’est sans doute aujourd’hui travailler à éclairer les violences systémiques, à décoloniser l’historiographie en lisant les collègues algériens plus systématiquement, même si les circuits éditoriaux et les langues de travail entravent l’accès à certaines publications. Écrire cette histoire, c’est aussi et enfin parvenir à changer d’échelle, pour tenter d’articuler l’histoire de l’Algérie à celles d’autres territoires (comme cela a été fait récemment pour l’histoire de la guerre d’indépendance), pour parvenir à dépasser les enjeux mémoriels qui structurent la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi l’écriture de cette histoire.

Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).

Notes

[1] C.-E. Chitour, Histoire de l’Algérie : De la résilience à la quête de la modernité, Chihab Éditions, 2019, p. 225.

[2] Julien, Charles André, «  Le maréchal Bugeaud, héros sans tâche  ?  », dans Une pensée anticoloniale : Positions, 1914-1979, Sinbad, 1979, p. 80-86 (article initialement publié dans Le Monde le15 mars 1930).

[3] Ruscio, Alain La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête, 1830-1852, La Découverte, octobre 2024. Pour l’histoire militaire, on se réfèrera également aux ouvrages de Jacques Frémeaux, notamment La conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader, Paris, CNRS éditions, 2016.

[4] Zytnicki, Colette, Un village à l’heure coloniale, Paris, Belin, 2019  ; La conquête, comment les Français ont pris possession de l’Algérie, Paris, Tallandier, 2022.

[5] Frémeaux, Jacques, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Paris, Economica, 2002  De quoi fut fait l’empire – Les guerres coloniales au XIXe siècle, Paris, CNRS Editions, 2010, Joly, Vincent, Guerres d’Afrique, 130 ans d’expérience française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

[6] Marache, Corinne, «  Bugeaud : un stratège aux champs  », dans C. Le Mao et C. Marache, Les élites et la terre : Du XVIe siècle aux années 1930 , Paris, Armand Colin, 2010, (p. 199-209).

[7] Blais, Hélène, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale. Paris, Fayard, 2014  ; Lefebvre, Camille, Frontières de sable, frontières de papier, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2015.

[8] Bouchène, A., Peyroulou, J.-P., Tengour, O.-S. et Thénault, S. (dir.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962, Paris, La Découverte, 2014.

[9] Gallois William, A History of Violence in the Early Algerian Colony, Palgrave, 2011.

[10] Brower Benjamin, A Desert Named Peace : The Violence of France’s Empire in the Algerian Sahara, 1844-1902  ; New York, Columbia University Press, 2009  ; Sur les violences, voir aussi Sessions, Jennifer E., “Unfortunate Necessities” : Violence and Civilization in the Conquest of Algeria. In Lorcin, P.M.E., Brewer, D. (eds) France and Its Spaces of War, New York, Palgrave Macmillan, 2009, p. 29-44.

[11] Clancy-Smith Julia, Rebel and Saint. Muslim Notables, Populist Protest, Colonial Encounters (Algeria and Tunisia 1800-1904), 1994.

[12] Hendrickson Jocelyn, Leaving Iberia : Islamic law and Christian conquest in North West Africa, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021.

[13] Abu Sarah, Christiane-Marie, Decolonizing emotions in french Algeria Anticolonial mythmaking and morality tales, 1954–1962, I.B. Tauris, Londres, 2024.

[14] Le Cour Grandmaison, Olivier, Oradour coloniaux français. Contre le roman national, Paris, Les liens qui libèrent, 2025, 158 p.

[15] Le journaliste Jean-Michel Aphatie est à l’origine de cette évocation des «  oradours coloniaux  » sur une chaîne de radio en février 2025. La polémique qui s’en est suivie est à l’origine de cette rapide mise au point proposée par Le Cour Grandmaison.

Source : La Vie des idées – 22/05/2026 https://laviedesidees.fr/Quel-recit-historique-pour-les-violences-coloniales

Grenoble – Contre l’hommage à Claude Piegts, militant OAS, assassin du commissaire Roger Gavoury 

Le Touvet. Mobilisation contre la cérémonie des nostalgiques fascistes de l’OAS – Travailleur alpin

Après l’interdiction signifiée par la préfecture de l’Isère en juin 2013 (arrêté du 31 mai 2013 « portant interdiction de tout rassemblement à caractère revendicatif aux abords et à l’intérieur du cimetière du Touvet durant la journée du 2 juin 2013»), les hommages au militant OAS Claude Piegts, au sein du cimetière du Touvet, ont repris depuis 2021, et le Collectif 17 octobre 1961- Isère (dont l’ANPNPA fait partie) a des raisons de croire qu’un nouvel hommage lui sera rendu début juin 2026.

Le Collectif 17 octobre 1961- Isère a donc adressé le courrier ci-après à la préfète de l’Isère, et a également alerté le maire du Touvet.

La France face à ses démons : l’étude qui démonte les mythes sur l’immigration – Amel Blidi

Les chiffres révélés par la grande enquête Trajectoires et origines 2 (TeO2), publiée en France le 21 mai par l’Institut national d’études démographiques (Imed) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), risquent de provoquer quelques sueurs froides dans les rangs de l’extrême droite française.

Pendant dix ans, 35 chercheurs ont travaillé sur l’une des plus vastes études jamais menées en France sur l’immigration, les discriminations et les trajectoires sociales. Plus de 27 000 personnes âgées de 18 à 59 ans ont été interrogées. Parmi les sondés : immigrés, enfants d’immigrés, petits-enfants d’immigrés, mais aussi Français sans ascendance migratoire récente.

L’objectif était de radiographier la société française telle qu’elle est réellement, loin des caricatures électorales ou médiatiques. Et le résultat montre que la réalité française est infiniment plus complexe que ne le prétendent les discours qui dominent aujourd’hui le débat public français. 

Aussi, l’immigration constitue désormais une composante structurelle de la société française. Selon l’enquête, un Français sur trois, âgé de 18 à 59 ans, possède un lien direct avec l’immigration sur trois générations. Soit parce qu’il est lui-même immigré, soit parce qu’il a au moins un parent ou un grand-parent venu de l’étranger. Selon la même source, 13% de la population étudiée sont immigrés, 11% appartiennent à la deuxième génération et 10% à la troisième génération.

Autrement dit, l’histoire contemporaine de la France est indissociable des vagues migratoires qui l’ont traversée depuis des décennies. Une réalité démographique que le discours politique tente souvent de réduire à une «crise» récente ou à une «submersion», alors qu’il s’agit d’un processus historique ancien et durable. L’échantillon de l’étude révèle également la diversité des origines : 32% des immigrés interrogés viennent du Maghreb, 28% d’Europe, 19% d’Afrique subsaharienne, 16% d’Asie et 5% d’autres régions du monde. Cela casse l’idée d’une immigration uniforme ou monolithique.

Autre point qui contredit frontalement le récit de l’extrême droite française : l’immigration irrégulière est loin d’être la norme dominante. Une personne interrogée sur cinq déclare avoir connu une période de vie « sans papiers » en France.

Des immigrés de plus en plus diplômés

Mais loin du récit d’une clandestinité permanente, les chercheurs montrent surtout des parcours administratifs instables et précaires.

Beaucoup de ces personnes avaient auparavant un statut légal, l’ont perdu, puis l’ont retrouvé à travers une régularisation ou une naturalisation. Le phénomène décrit par l’étude n’est donc pas celui d’une immigration « hors contrôle », mais celui d’une machine administrative souvent opaque, qui fabrique elle-même des situations d’irrégularité.

Le chercheur Cris Beauchemin souligne d’ailleurs que ces épisodes traduisent avant tout les difficultés rencontrées par les étrangers dans leurs démarches de séjour.

Il est à souligner, par ailleurs, que l’image de l’immigré pauvre, peu qualifié et dépendant des aides sociales ne correspond plus à la réalité sociologique, selon cette même source. La part des immigrés diplômés est passée de 29% en 1989 à 53% chez ceux arrivés après 2009.

Plus encore : la proportion de diplômés du supérieur (bac+3 et au-delà) est désormais plus élevée parmi certains groupes immigrés que dans la population dite «majoritaire». Médecins, ingénieurs, étudiants, chercheurs, cadres ou entrepreneurs font aujourd’hui partie intégrante des nouvelles migrations.

Si, depuis plusieurs années, le mot « communautarisme » est devenu l’un des axes du débat politique français, les données de cette étude racontent une histoire différente. L’étude conclut à une intégration globalement positive des populations issues de l’immigration. Près de 79% des personnes interrogées déclarent avoir des amis d’origines variées.

Autre point : la mixité conjugale façonne la société française avec 39% des immigrés qui vivent avec un conjoint d’une autre origine et 59% des enfants d’immigrés qui sont en couple mixte.

Chez les descendants de couples mixtes, cette proportion atteint 90%. L’étude montre également que le sentiment d’appartenance nationale est extrêmement élevé chez les descendants d’immigrés.

Ainsi, 94% des enfants de deux parents immigrés se sentent français. Chez les descendants de couples mixtes, ce chiffre atteint 98%, soit quasiment le même niveau que dans la population sans ascendance migratoire récente.

Mais cette appartenance française coexiste souvent avec un attachement culturel ou affectif au pays d’origine des parents.

Source : El Watan – 24/05/2026 https://elwatan.dz/la-france-face-a-ses-demons-letude-qui-demonte-les-mythes-sur-limmigration/

Trajectoires et origines 2 (TeO2) https://www.ined.fr/fr/publications/editions/grandes-enquetes/trajectoires-et-origines-2

Islam en France. La politique du soupçon permanent – Haouès Senigeur 

Dissolutions, propositions de loi, commissions d’enquête, accusations d’islamo-gauchisme : tandis que l’islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l’espace public — le tout sur fond de progression électorale de l’extrême droite.

Courcouronnes, 3 avril 20217. Salle de prière de la Grande Mosquée d’Évry-Courcouronnes.Zairon / Wikimedia

Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l’intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l’islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d’une proposition de loi, l’énième sur le sujet, censée cette fois lutter contre « l’entrisme islamiste ».

Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d’interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l’association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l’ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».

Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu’aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l’accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l’islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d’association avec l’État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l’Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l’avènement d’une société régie par la loi islamique ».

Quatre propositions de loi en moins d’un an

En dépit des gestes accomplis envers l’État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l’islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l’idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l’État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d’être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L’on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulman·e·s.

La liste de ces initiatives, rien qu’au Parlement, donne en effet le tournis. Si l’on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l’on notera une commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l’adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s’emballe en 2025 et 2026, avec la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l’entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.

Attaques contre les chercheurs

Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s’est disséminée tous azimuts sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l’accusation d’islamo-gauchisme proférée contre l’université par la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s’est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l’islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l’immigration, l’islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s’est déployée sur fond de progression électorale de l’extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d’information en continu, où interviennent nombre d’élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l’islam — lesquels furent moins une cause qu’un adjuvant.

Depuis lors, un constat prédomine : ce n’est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l’objet d’une surréaction médiatique ou politique, d’un traitement préventif ou curatif ; c’est désormais aussi le/la musulman·e pratiquant·e, engagé·e sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquant·e, qui devient, de ce point de vue, a priori suspect·e, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l’action publique portant sur et autour des questions relatives à l’islam et à l’islamisme.

L’islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d’un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d’autres racismes, que d’une simple opinion irrévérencieuse à l’égard d’une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l’étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l’objet d’une suspicion exacerbée. L’islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l’islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d’héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l’islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.

Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l’affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :

« Pour évaluer l’islamophobie en acte, c’est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l’islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d’enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu’on les interroge (enquêtes de victimation) et l’expérimentation située (testing) ».

Un refus de mesurer l’islamophobie

Les données destinées à mesurer l’islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu’elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s’exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l’institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L’absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.

Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l’État entrave l’efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l’antisémitisme. Toutefois, le ministère de l’intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l’année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.

Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d’une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l’existence de discriminations, tant directes qu’indirectes, qui affectent des personnes à raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam. La Défenseure des droits affirme :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d’autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu’il s’agit d’envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d’une part ne s’y résume pas et d’autre part parce qu’il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d’une discrimination, quel qu’en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.

Une rhétorique de la conspiration

Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l’index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.

C’est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l’entre-deux-guerres. À l’époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd’hui, c’est au nom d’une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l’islamisation », le « frérisme » ou l’islamisme, que les musulman·e·s sont pointé·e·s du doigt, accusé·e·s de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d’une certaine gauche et des universitaires.

Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l’État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l’accompagne. C’est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s’en prévaut d’ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d’être des suppôts de l’ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l’œuvre au sein de la société.

Le coup d’accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d’islam et d’islamité dans l’espace public, n’est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l’espace public, notamment critique et autonome.

L’atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulman·e·s, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l’éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l’appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.

Source : Orient XXI – 20/05/2026 https://orientxxi.info/Islam-en-France-La-politique-du-soupcon-permanent

À Bruxelles, l’UE se regarde enfin dans son passé colonial – Ludovic Lamant

Neuf ans après son ouverture, la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles consacre une vaste exposition à l’impact de l’histoire coloniale sur les sociétés des Vingt-Sept. Et souligne les racines coloniales de l’Union – un tabou toujours vif au sein des institutions.

Bruxelles (Belgique) – De l’Espagne à l’Allemagne, des pays membres de l’UE débattent depuis des années, plus ou moins crispés, du legs toxique de leur empire colonial. Mais l’exposition qui vient de s’ouvrir à Bruxelles, organisée par la Maison de l’histoire européenne, adopte un point de vue différent : elle se risque à une histoire transnationale de la période, convaincue que les Vingt-Sept doivent, ensemble, se confronter à cette période d’expansion et de conquêtes.

« Certains pays ne se sentent pas concernés par cette histoire. Ils font valoir qu’ils n’ont jamais eu, eux, de colonies, avance la Franco-Togolaise Ayoko Mensah, l’une des commissaires de la manifestation. Mais nous défendons l’idée que toute l’Europe est concernée par cette histoire. À travers par exemple les ramifications du commerce. Ou encore parce que le processus d’intégration européenne fut lié à l’histoire coloniale. »

Dans sa première salle, l’exposition intitulée « Postcolonial ? » présente un tout petit objet, prêté par l’Africa Museum de Tervuren, non loin de Bruxelles, qui résume à lui seul la folie de l’époque : un presse-papier en marbre, offert en 1860 par le futur roi Léopold II à son ministre des finances. Gravé sur la pierre, comme un ordre glaçant, il est écrit : « Il faut à la Belgique une colonie. »

Mais si ce presse-papier annonce l’aventure macabre du Congo belge, à peu près identifiée par le grand public, à partir de 1885, le musée s’aventure aussi sur des terrains bien moins connus : le rôle de la Suède et du Danemark, dans le commerce négrier puis l’expansion coloniale (jusqu’à la stérilisation forcée de femmes inuites par le gouvernement danois dans les années 1960), ou encore les ambitions coloniales – qui n’ont jamais débouché – de la Pologne, dans les années 1930, évoquées à travers le succès d’un collectif, la Ligue maritime et coloniale.

Illustration 1
Luzia Inglês Van-Dúnem, membre du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), contre la colonisation portugaise, en 1968. © Augusta Conchiglia

Surtout, la manifestation consacre un mur entier à un sujet décisif, mais encore tabou dans la bulle bruxelloise : l’« Eurafrique », ce concept géopolitique raciste surgi dans les années 1920, qui voudrait que l’Europe et l’Afrique aient un destin lié. En résumé, les Africain·es auraient intérêt, pour leur bien, à laisser aux Européen·nes la gestion de leurs territoires. À l’époque, c’était une manière de donner une nouvelle légitimité à un projet colonial de plus en plus contesté. 

L’exposition évoque le projet paneuropéen Atlantropa, imaginé par un architecte allemand, Herman Sörgel, dans les années 1920 : la construction de barrages hydroélectriques en plusieurs points de la Méditerranée, qui devaient faire émerger de nouvelles terres, et l’avènement d’un continent autonome, « eurafricain ».

Des décennies plus tard, la déclaration Schuman de 1950, acte de naissance de l’UE actuelle, reprend des éléments inspirés de cette « Eurafrique », affirmant que le « développement du continent africain » est l’une des missions d’une Europe unie. Et Jean Monnet, autre « père fondateur » de l’UE, propose d’offrir les colonies françaises « en dot » à l’Europe. Comme le rappelle un cartel, cinq des six membres fondateurs de la Communauté économique européenne, en 1957, sont des puissances, ou d’anciennes puissances coloniales. « À l’époque, 90 % du territoire de la nouvelle organisation se trouve en Afrique », remarquent les commissaires.

Les travaux de référence de Peo Hansen et Stefan Jonsson, deux universitaires suédois spécialistes de cette « Eurafrique », sont quasiment inconnus entre les murs des institutions européennes. À l’exception d’une résolution adoptée en 2020, qui fait de la traite et de l’esclavage des crimes contre l’humanité, le Parlement européen, toujours aussi blanc si l’on s’en tient au profil de ses élu·es, reste discret sur ces questions, de la colonisation jusqu’à la lutte antiraciste aujourd’hui.

Un tournant ?

De ce point de vue, l’exposition, organisée par un musée financé, en majorité, par le budget du Parlement européen, et situé à deux pas de l’hémicycle bruxellois, marque un tournant. L’expression peut surprendre, de la part d’une institution ouverte en 2017, mais la Maison de l’histoire européenne assure même démarrer, avec cette exposition, sa « décolonisation ». « L’histoire du colonialisme européen est présente dans l’exposition permanente, mais de manière très circonscrite, dans une seule section, explique Ayoko Mensah. Nous souhaitons désormais montrer que cette histoire se situe au fondement de la modernité européenne. L’exposition est la première étape d’un processus. »

Le titre de l’exposition est sans doute trompeur : il n’est pas tant question, ici, d’un « postcolonialisme » tel qu’Edward Saïd l’a théorisé, et des seuls effets de la colonisation, mais plutôt d’une approche « décoloniale » plus englobante, qui veut que la « modernité », le « capitalisme » et la « centralité » de l’Europe découlent de 1492, année d’origine des conquêtes européennes dans les Amériques. D’où la présence, en début de parcours, d’une sculpture maya, d’avant la conquête et Christophe Colomb. D’où, aussi, l’insistance sur la « colonialité » des sociétés européennes aujourd’hui.

Sur 500 mètres carrés à peine, « Postcolonial ? » tente donc un tour de force, et brasse, depuis la traite négrière jusqu’au déboulonnage des statues après la mort de George Floyd, d’innombrables sujets brûlants. L’exposition prend parfois le risque du trop-plein (de textes et de cartels), désireuse de tout dire sur des réalités longtemps passées sous silence. Des portraits vidéo d’Européen·nes, souvent métis·ses, rappellent avec justesse l’actualité de ces histoires de violences, comme autant de respirations nécessaires dans le parcours.

Au-delà des objets historiques, des œuvres d’artistes contemporain·es, rentrées dans les collections du musée pour l’occasion, sont convoquées. Une grande photographie de l’artiste congolais Sammy Baloji, tirée de la série « Mémoire », autour des paysages industriels ravagés du Katanga, évoque l’extractivisme des ressources premières toujours pratiqué dans les anciens pays colonisés.

Hew Locke, l’artiste grandi au Guyana – et qui avait eu les honneurs d’une grande exposition au British Museum, à Londres, en 2024, mais reste confidentiel en France –, montre, lui, l’un de ses sublimes dessins colorés réalisés à même un certificat d’époque, une action émise par la « Société agricole et immobilière franco-africaine », une entreprise marseillaise qui participait au financement de l’expansion coloniale.

Dans une dernière salle très dense, « Postcolonial ? » documente la persistance d’un « racisme structurel » dans les pays européens et revient, entre autres luttes, sur la bataille judiciaire des « Colston Four », du nom de ces quatre manifestant·es de Black Lives Matter en Angleterre, qui avaient déboulonné la statue d’un marchand d’esclaves. En bout de course, les commissaires se paient le luxe d’évoquer non seulement la restitution d’œuvres d’art spoliées, mais aussi le versement de réparations financières à destination d’anciens pays colonisés. 

À l’heure où la droite et l’extrême droite s’allient de plus en plus fréquemment au sein du Parlement européen pour assécher toute initiative progressiste, la Maison de l’histoire européenne, elle, semble regarder ailleurs. « Nous sommes financés par le Parlement, mais notre indépendance académique est totale, insiste Ayoko Mensah. Notre travail repose sur la recherche historique, en lien avec un vaste comité d’experts, gage de notre sérieux. »

Et si nombre d’extrêmes droites préfèrent encore retenir des apports positifs de l’empire, à l’instar de la récente visite de la présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, au Mexique, l’ancienne journaliste, passée par Africultures, insiste : « Ce qu’il se passe au sein des institutions européennes n’est pas monolithique. Des forces contraires cohabitent. Des mouvements d’extrême droite sont à l’offensive, mais la coordinatrice chargée de la lutte antiracisme nommée par la Commission, Michaela Moua, réussit aussi à inscrire ces dossiers à l’agenda. »

*

L’exposition « Postcolonial ? » sous le commissariat général de Kieran Burns, est visible gratuitement à la Maison de l’histoire européenne, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars 2027.

Source : Médiapart – 17/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/170526/bruxelles-l-ue-se-regarde-enfin-dans-son-passe-colonial

L’importance de revenir sur l’histoire de l’Etoile nord-africaine – Arezki Metref

« Les silences de l’Étoile Nord‑Africaine »

Publié dans Le Soir d’Algérie, le 26 avril 2026Source

L’Étoile Nord‑Africaine fête son centenaire dans un silence qui en dit long. Cent ans déjà que, dans les cafés enfumés de Paris, une poignée d’ouvriers venus d’Algérie posaient les premières pierres d’un nationalisme qui n’avait pas encore de nom. Et pourtant, en 2026, nulle part les officiels ne semblent pressés de souffler les bougies. On dirait que cette mémoire dérange, qu’elle gratte là où les récits autorisés préfèrent rester lisses. Les historiens comme Mohammed Harbi et Alain Ruscio rappellent pourtant que l’ENA, née en 1926, fut la première organisation à formuler clairement l’idée d’indépendance, bien avant que le mot ne devienne un slogan, puis un horizon, puis une réalité. Mais cette généalogie, forgée dans l’exil, ne trouve pas grâce auprès des gardiens des mémoires agréées.

Il faut dire que l’Étoile n’est pas née d’un seul homme, et certainement pas d’un Messali Hadj déjà auréolé. Elle est d’abord l’œuvre de militants comme Hadj Ali Abdelkader, figure de l’Union intercoloniale, Imache, Radjef, organisateur infatigable, et d’autres, avant que Messali ne s’impose comme porte‑voix charismatique. La date du 20 juin 1926 marque la fondation officielle, mais l’histoire commence bien avant, dans les réunions de la rue de Bretagne, dans les assemblées de la Grange‑aux‑Belles, dans les foyers de travailleurs où l’on parlait politique. Cette pluralité de pères fondateurs est souvent oubliée, comme si l’on préférait réduire l’ENA à un seul nom pour mieux la ranger dans une case, puis refermer le tiroir.

L’Étoile semble perçue comme une ancêtre encombrante, trop ouvrière, trop liée à la CGT et au mouvement communiste pour entrer sans heurts dans le roman héroïque qui commence, comme on le sait, en 1954. On préfère la tenir à distance, comme un vieil oncle perdu dont on reconnaît vaguement l’existence mais qu’on évite d’inviter aux cérémonies familiales. Harbi l’a souvent souligné : le nationalisme algérien n’a pas jailli spontanément des montagnes, il s’est élaboré dans les marges, dans les foyers de travailleurs, dans les discussions nocturnes où l’on apprenait de la République en même temps qu’on la contestait. Reconnaître cela reviendrait à admettre que l’indépendance a d’abord été pensée loin, dans l’exil, qui fut un laboratoire politique décisif. Ce n’est pas un détail, c’est une filiation, et c’est précisément ce qui gêne.

À Paris, l’amnésie prend une autre forme, plus feutrée, plus administrative. Dire que l’indépendance algérienne a été préparée par des ouvriers immigrés, reviendrait à reconnaître que l’immigration n’est pas seulement un problème à gérer mais un acteur de l’histoire politique française. Ruscio le rappelle : la police surveillait ces militants parce qu’ils réclamaient la souveraineté, et un siècle plus tard, on surveille leurs descendants pour des raisons qui, sous des habits neufs, ressemblent étrangement aux anciennes. Le décor change, les catégories administratives aussi, mais la figure de l’immigré reste un écran sur lequel la République projette ses inquiétudes. On oublie commodément que c’est cette même figure qui a porté, dès 1926, une exigence de dignité et de droits.

Un centenaire qui doit être l’occasion de réflexions

L’histoire de l’ENA n’est pas un long fleuve tranquille. C’est une succession de crises, de dissolutions, de recompositions. La première dissolution tombe en 1929, la seconde en 1937, malgré le soutien initial du Front populaire. Entre‑temps, l’organisation se radicalise, rompt avec le PCF, affirme l’indépendance totale comme objectif non négociable. Après la Seconde Guerre mondiale, l’héritage de l’ENA se prolonge dans le PPA puis le MTLD, mais les tensions internes s’aiguisent. La crise de 1949, dite « crise berbériste », fracture le mouvement : d’un côté, les partisans d’une ligne centralisée autour de Messali ; de l’autre, ceux qui dénoncent un autoritarisme croissant et réclament une vision plus pluraliste du nationalisme. Harbi a montré combien cette crise annonçait les déchirements futurs, y compris ceux qui éclateront en pleine guerre d’indépendance.

Ce n’est pas parce que Messali est devenu une figure controversée, contestée, parfois diabolisée, qu’il faudrait effacer l’ENA. L’organisation ne se réduit pas à lui, et son effacement progressif dans les récits officiels tient moins à ses ambiguïtés qu’à la gêne qu’inspire une histoire née dans l’exil, dans les marges, dans les contradictions. Effacer l’ENA, c’est effacer Radjef, Hadj Ali, les ouvriers anonymes de Billancourt, les militants de la rue de Bretagne, les autodidactes qui lisaient L’Humanité en cherchant les mots pour dire leur propre oppression.

Un siècle plus tard, la diaspora semble être la seule à se souvenir. Ce sont des associations d’exilés, des collectifs universitaires, des militants de la mémoire qui organisent, jusqu’à plus ample informé, des rencontres, des colloques, des hommages. Comme si l’histoire revenait à son point de départ : c’est encore l’émigration qui porte la mémoire, comme elle en avait porté la pensée. Cette fidélité n’est pas nostalgique, elle est politique. Elle rappelle que l’exil n’a jamais été un simple déplacement géographique, mais un espace de formation intellectuelle et militante. L’ENA n’a pas seulement été un mouvement, elle a été une école, au sens où elle a appris à ses membres à penser la souveraineté, la justice, l’égalité.

Le centenaire silencieux de l’Étoile dit quelque chose de notre rapport à l’histoire. Il montre que les récits nationaux préfèrent les commencements nets, les filiations sans ambiguïté, les héros sans ombre. L’ENA, elle, est une histoire de brouillards, de cafés, de tracts, de surveillances policières, de contradictions. Elle est née dans un espace transnational, dans un entre‑deux où l’on était à la fois colonisé et ouvrier, étranger et citoyen potentiel, dominé et déjà en lutte. Cent ans après, l’Étoile continue de briller faiblement, comme une lumière que certains préfèrent éteindre mais qui persiste, portée par ceux qui savent que l’histoire ne se résume pas aux récits aseptisés. Elle rappelle que la dignité n’est jamais donnée, qu’elle se conquiert, parfois loin de chez soi, parfois dans l’ombre, parfois dans le vacarme d’une ville étrangère. Elle rappelle surtout que l’indépendance n’a pas été seulement un événement, mais un long processus, pensé, discuté, rêvé par des hommes et des femmes dont la mémoire mérite mieux que le silence.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 16 au 31 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/limportance-de-revenir-sur-lhistoire-de-letoile-nord-africaine-par-arezki-metref/

Voir aussi : https://anpnpa.fr/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-alain-ruscio/

Relations algéro-françaises : le dégel sous contrôle – Sofiane Ayache

Le retour du dialogue entre Paris et Alger ressemble moins à une réconciliation qu’à une remise en état provisoire du canal diplomatique. On rouvre l’ambassade, on reprend les visites, on restaure quelques gestes de courtoisie, on parle de mémoire, de consulats, de coopération. Mais une relation bilatérale ne se répare pas avec des symboles si les verrous restent en place.

Or les verrous sont connus : mémoire coloniale, Sahara occidental, contentieux migratoire, coopération sécuritaire, dossiers judiciaires, circulation des personnes, intérêts économiques et rivalité d’influence en Méditerranée occidentale.

Le fait déclencheur est net. Le 8 mai 2026, Paris a envoyé plusieurs signaux d’apaisement : retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet à Alger après une longue absence, déplacement d’Alice Rufo à Sétif pour les commémorations du 8 mai 1945, reprise de contacts avec les autorités algériennes et ouverture d’un accès consulaire au journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie. Le Monde décrit cette séquence comme une tentative de relance après près de deux ans de crise, amorcée autour du 81e anniversaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.

La mémoire n’est donc pas un décor. Elle sert ici de corridor diplomatique. La France choisit Sétif parce que Sétif concentre une contradiction historique majeure : le 8 mai 1945, pendant que l’Europe célébrait la défaite du nazisme, des Algériens furent réprimés pour avoir revendiqué leur liberté. Les estimations restent disputées : les autorités algériennes évoquent 45 000 morts, tandis que des historiens avancent généralement des bilans variables, souvent entre 8 000 et 30 000 morts. Mais le cœur politique du dossier ne tient pas seulement au chiffre. Il tient à la qualification : reconnaître un drame ne suffit pas si l’on refuse de nommer la logique coloniale qui l’a produit.

Paris avance donc sur une ligne étroite : assez de mémoire pour rouvrir le dialogue, pas assez pour ouvrir un contentieux politique complet. Alger, de son côté, reçoit le geste parce qu’il lui permet de réinstaller la centralité du récit anticolonial, tout en évitant pour l’instant de pousser la crise jusqu’à la rupture. La mémoire devient une zone tampon. Elle apaise sans résoudre. Elle permet à chacun de sauver une partie de sa façade : Paris se présente comme puissance capable de regarder son passé, Alger comme État gardien d’une blessure historique encore active.

Mais le vrai point de bascule n’est pas seulement à Sétif. Il est au Sahara occidental.

Fin juillet 2024, la France a franchi un seuil stratégique en soutenant le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental comme base de règlement du conflit, dans une formulation perçue par Alger comme un alignement sur Rabat. Reuters rapportait alors que le chef de l’État français avait exprimé au roi Mohammed VI le soutien de Paris au plan marocain, considéré par la France comme la seule base crédible pour une solution durable. Pour Alger, qui soutient le Front Polisario et le principe d’autodétermination, ce choix ne relève pas d’un simple ajustement diplomatique. Il modifie l’équilibre du Maghreb.

C’est là que le dégel atteint sa limite. La mémoire peut se traiter par gestes, commissions, archives, cérémonies et vocabulaire ajusté. Le Sahara occidental engage autre chose : une carte régionale, une frontière politique, une profondeur stratégique, l’accès atlantique du Maroc, la position de l’Algérie comme puissance saharo-sahélienne, et la compétition des alliances autour de Rabat et d’Alger. Paris ne peut pas simultanément prétendre à une relation apaisée avec Alger et considérer que son choix saharien est un dossier secondaire. Pour Alger, ce dossier touche au cœur de son architecture régionale.

Le rapprochement actuel fonctionne donc sous contrainte : il répare le canal sans modifier la position française au Sahara. C’est un dégel administratif, pas un réalignement stratégique.

Le deuxième verrou est sécuritaire. La crise franco-algérienne s’est durcie avec l’affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ, dont l’enlèvement en région parisienne a conduit à l’arrestation de ressortissants algériens, dont un agent consulaire selon les autorités françaises. Alger a expulsé des agents français, Paris a répondu par des mesures de réciprocité, et la relation s’est rapidement enfoncée dans une logique de représailles. AP a rappelé que ces expulsions se sont ajoutées aux tensions nées du Sahara occidental, de la migration et de l’arrestation de Boualem Sansal.

Cette séquence est décisive parce qu’elle déplace la crise du terrain symbolique vers le terrain régalien. Quand une relation bilatérale touche aux accusations d’opérations clandestines, aux services, aux expulsions diplomatiques et aux statuts consulaires, elle ne relève plus seulement du désaccord politique. Elle devient une crise de confiance entre appareils d’État. Or une crise de confiance ne se règle pas par communiqué. Elle exige des garanties, des canaux stabilisés, des règles tacites et une capacité à empêcher les dossiers judiciaires de devenir des armes de pression permanente.

Le troisième verrou est migratoire. La France a durci son ton en 2025 sur les visas, les laissez-passer consulaires et la réadmission des ressortissants algériens visés par des mesures d’éloignement. Reuters indiquait en août 2025 que le chef de l’État français avait demandé un durcissement des règles de visa visant les détenteurs algériens de passeports diplomatiques, dans un contexte de conflit sur les expulsions et la coopération consulaire.

Ce dossier est explosif parce qu’il mélange trois niveaux : la souveraineté algérienne, la politique intérieure française et la vie concrète de millions de personnes liées aux deux rives. En France, l’accord franco-algérien de 1968 est devenu un objet de surenchère politique. En octobre 2025, l’Assemblée nationale a adopté à une voix près une résolution symbolique visant à dénoncer cet accord, sans portée législative contraignante pour le gouvernement, mais avec une portée politique évidente.

Le danger est là : transformer la circulation humaine en instrument de coercition. Les visas deviennent des signaux. Les laissez-passer consulaires deviennent des leviers. Les binationaux deviennent une variable de pression. Les étudiants, les familles, les malades, les travailleurs et les retraités se retrouvent pris dans une bataille où chaque capitale parle à son opinion publique avant de parler à l’autre État. Une frontière n’est jamais seulement une ligne : c’est une économie interrompue, une mémoire surveillée et une stratégie en attente. Ici, elle traverse aussi les familles.

Mais le dossier Christophe Gleizes reste ouvert. RSF a indiqué que la cour d’appel de Tizi Ouzou avait confirmé le 3 décembre 2025 une peine de sept ans de prison contre le journaliste sportif français.

En mai 2026, l’annonce d’une première visite consulaire a été présentée comme un signe de détente, mais une visite consulaire n’est pas une solution judiciaire. Elle indique que le canal fonctionne à nouveau, pas que le contentieux est levé. Cela dit, vue les derniers développements, il est fort probable que ce journaliste bénéficie d’une grâce présidentielle à la faveur de l’Aïd El Kebir. Ce geste se vaudra comme un premier retour d’ascenseur des autorités algériennes en attendant le retour de l’ambassadeur d’Algérie en France, et d’autres gestes de l’ancienne puissance coloniale. Comme celui de reconnaissance des crimes coloniaux, etc.

La tendance observable est donc claire : les deux capitales veulent sortir de la paralysie. Paris a besoin d’un minimum de coopération avec Alger sur la sécurité, la migration, l’énergie, la Méditerranée et le Sahel. Alger a besoin de rompre l’isolement relatif dans lequel l’ont placée ses tensions avec Rabat, Paris, Bamako, Niamey ou certains partenaires européens. Le retour du dialogue sert les deux appareils. Et Emmanuel Macron ne veut manifestement pas finir son mandat sans régler le « contentieux diplomatique et mémoriel » avec l’Algérie.

L’hypothèse plausible est plus froide : chacun cherche à obtenir une détente sans concession centrale. Paris veut restaurer le canal sans revenir sur le Sahara occidental. Alger veut obtenir des gestes mémoriels, consulaires et politiques sans apparaître comme demandeur. Les deux États négocient donc une normalisation limitée, calibrée, réversible.

La projection envisageable tient en trois scénarios. Le premier est celui d’un dégel fonctionnel : réouverture des canaux, coopération minimale sur les visas, traitement discret des détenus, relance de la commission historique, mais maintien des désaccords lourds. C’est le scénario le plus probable. Le deuxième est celui d’un marchandage élargi : Paris assouplit certains gestes migratoires et mémoriels, Alger facilite certains dossiers consulaires et sécuritaires, sans toucher au Sahara. Ce dernier est en réalité entre les mains de Washington désormais.

Le troisième est celui d’une rechute : une nouvelle affaire judiciaire, comme celle en lien avec l’enlèvement d’Amir Dz, un refus de réadmission ou une pression intérieure à Paris peut suffire à refaire geler l’ensemble. En vrai, la perspective de la présidentielle française pourrait augurer un retour du dossier Algérie au centre des surenchères de la droite et de l’extrême droite. Ce qui de fait compliquera la « réconciliation ».

La limite de l’analyse est évidente : une partie de la relation franco-algérienne se joue hors scène, dans les services, les canaux consulaires, les médiations discrètes, les arbitrages économiques et les calculs internes des deux pouvoirs. Les gestes publics disent l’orientation. Ils ne disent pas toujours le prix réel de la transaction.

Ce dégel est donc sous contrôle. Il n’est ni une paix, ni une rupture dépassée, ni une réconciliation historique. C’est une trêve diplomatique dans une relation saturée de mémoires, de frontières, de dossiers humains et de calculs stratégiques. La France et l’Algérie peuvent rouvrir les portes. Elles n’ont pas encore déplacé les murs.

Sofiane Ayache

Source : Le Matin d’Algérie – 15/05/2026 https://lematindalgerie.com/relations-algero-francaises-le-degel-sous-controle/

Un 8 mai 45 sous tension à Perpignan

Ce vendredi 8 mai 2026, notre Collectif « Pour une histoire franco algérienne non falsifiée » a
organisé la commémoration de l’Autre 8 mai 45 en Algérie sous forme d’un dépôt de gerbe et
de prises de parole en hommage aux victimes algériennes de la répression coloniale.

Ce rassemblement pacifique, déclaré et autorisé, ne présentait aucun trouble à l’ordre public.
Or, il a fait l’objet d’une irruption de la police nationale motivée par la présence d’un drapeau
palestinien, avec menace de verbalisation en application d’un arrêté que les fonctionnaires de
police ont été dans l’incapacité de produire.

Chercher à dicter, par la force, aux organisateurs d’une initiative associative, qui est autorisé
(ou pas) à assister à une commémoration et à s’identifier par le biais d’un étendard, interroge le
respect de la liberté d’expression dont le droit de manifestation est partie intégrante.

Cet incident s’inscrit dans une certaine continuité de tentatives d’intimidation, à la veille de la tenue à Perpignan du « Printemps de la liberté d’expression » … de l’extrême droite (29-31 mai).

Nous adressons par ailleurs un courrier de protestation au préfet.

Association Nationale des Pieds-Noirs Progressistes et leurs Ami.e.s (ANPNPA) ; ASTI66 ;
Fédération franco-algérienne ; LDH66 ; Mouvement de la Paix ; MRAP66 ; NPA66 ; PCF66 ;
Pour la mémoire, contre l’oubli ; Survie